‹ L'Art poétique de Boileau, commentéChapitre 249 sur 255 · I. Caract., ch. I · texte numérisé non relu

I. Caract., ch. I

" — Mais vous faites des vers. — Et qui n'en sait point faire ? " C'est des esprits communs le métier ordinaire. " Oui, les Vers sont des fruits de toutes les saisons; " On en fait tous les jours aux Petites-Maisons; " Chacun malgré Phébus monte sur le Parnasse; " Il n'est point de grimaud qui n'y marque sa place ('). " #

" Et sans ceux que fournit la Ville et la Province,

La Province n'eut point les faveurs de Despréaux. Nous avons déjà relevé les dédains de Despréaux envers l'esprit provincial. Il le regarde, comme les génies légers d'Athènes regardaient les lourds esprits de Béotie; il renvoie aux admirations de province la Pharsale, le Typhon, et autres fatras. Ici, la Ville, c'est-à-dire Paris, reçoit aussi son coup de griffe.

Trente ans auparavant, le provincial, le Normand Corneille, définissait ainsi la grand'ville, par la bouche de l'un de ses personnages :

" On s'y laisse duper autant qu'en lieu de" France ;

" Et parmi tant d'esprits plus polis et meilleurs,

" Il y croît des badauds autant et plus qu'ailleurs (^). "

Méritées OU injustes, voilà de spirituelles boutades, contre ce Paris qui applaudit Corneille et Despréaux. Les vers suivants, à l'adresse des ducs, des courtisans et des princes, sont plus qu'une boutade. C'est une

hardiesse.

" Il en est chez le Duc, il en est chez le Prince, " L'ouvrage le plus plat a, chez les courtisans, " De tout temps rencontré de zélés partisans.

Montfleuri, dans ses Bêtes raisonnables, avait fait, d'une autre manière, la même critique. Il parle du nombre prodigieux d'ânes, que l'on rencontre un peu partout :

I, Disc. VII, p. 48. — 2, Le Menteur, act. i, se. i.

" Des ânes !.... Il en est tant au monde !

" Anes dedans la Ville, ânes dans le Faubourg,

" Anes dans la Province, ânes dedans la Cour (')."

Même à la Cour ! Le grand Seigneur Bussy-Rabutin traitait ses pairs avec une semblable désinvolture : " Les gens de qualité.... Il y a parmi eux tant " d'ignorance des belles-lettres, et dans la Cour particu- " lièrement, qu'on peut les surpasser sur cette matière " et ne savoir pas grand'chose (^). " Même jugement prononcé sur les gentilshommes et courtisans par le Seigneur de Saint-Evremond : "Vous entendez la Cour " se récrier sur tous les bons mots de*"**, parce qu'il " en dit quelquefois de bons. L'admiration est la " marque d'un petit esprit, et les grands admirateurs " sont de fort sottes gens. Ils ont besoin qu'on les aver- " tisse quand il faut rire. Le parterre, qui n'a d'autres " lumières que celles de la nature, juge mieux de la " Comédie que ceux qui embarrassent le théâtre (^). "

Ceux qui embarrassaient alors le théâtre, c'étaient précisément des gens de qualité, visant au monopole du goût, à la direction des jugements publics. Molière avait fustigé cette sottise arrogante, sur le dos du Marquis Acaste :

" Pour de l'esprit, j'en ai sans doute, et du bon goût

" A juger sans étude et raisonner de tout ;

" A faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre,

" Figure de savant sur les bancs du théâtre,

" Y décider en chef, et faire du fracas

" A tous les beaux endroits qui méritent des has {■*) ! "

1 . Se. IV. — V. Fournel, Con/. de Mol. l, p. 226. Ce sont aussi des "ânes" que Dryden rencontre à la cour de Sa Majesté Britannique :

" The flattest work has ever in the Court

" Met with some zealous ass for its support. "

2. Lettres etc. IIP P., p. 489; 25 sept. 1671, au R. P. Rapin.

Page 1