I. Ép. I
" Saint-Aulaire avait aussi ses titres au Parnasse, " puisqu'il avait fait de fort jolis vers : — Eh bien ! " Monsieur, lui dit Boileau, puisque vous estimez ses " vers, faites-moi l'honneur de mépriser les miens (")."
Boileau cependant ne faisait point difficulté d'accorder de l'esprit aux Princes, Ducs, Marquis et tous autres gens qualifiés, qui en étaient fournis. Boileau même était fier de voir ses rimes goûtées " du Peuple, *' des Grands ", " des Princes ", et surtout du plus " puissant des Rois. " Il jouissait d'apprendre et de dire que " à Chantilly, Condé les souffrait quelquefois; " qu'Enghien en était touché ; que La Rochefoucauld, " Marsillac, Pomponne et Montausier donnaient leur " suffrage " à ses poèmes (^). Le vainqueur de Rocroi décida Boileau à retrancher 'de l'Epître au Roi, la fable de l'huître ; Boileau prend bien soin d'en avertir le public : " Je me suis rendu à l'autorité d'un Prince, " non moins considérable par les lumières de son " esprit que par le nombre de ses victoires (^).
Chantilly était, après Versailles, le palais du goût. La Bruyère a écrit, à bon escient : " Chantilly, écueil " des mauvais ouvrages... " (■♦). Molière, en 1668, disait au Prince de Condé : " Les décisions de votre "jugement sur tous les ouvrages d'esprit ne man- " quent point d'être suivies par le sentiment des plus " délicats {^). " — " Condé rassemblait souvent à Chan- " tilly les gens de lettres, dit Louis Racine ; et se " plaisait à s'entretenir avec eux de leurs ouvrages, " dont il était bon juge (^).
Bossuet sanctionne tous ces témoignages du haut delà chaire de Notre-Dame : " Il n'y avait livre qu'il
I. M/m. de L. Racine IP P. — 2. Ép. VIL — 3. Éd. de 1672 ; au lecteur. — 4. Disc, de PAcad. — Préface. — 5. Ép. Dédie, de i'Atnphit- — 6. Mém. etc. I""- P.
" (le Prince de Condé) ne lût ; il n'y avait homme ex- " cellent, ou dans quelque spéculation, ou dans quelque " ouvrage, qu'il n'entretînt. Tous sortaient plus éclairés " d'avec lui et rectifiaient leurs pensées, ou par ses " pénétrantes questions, ou par ses réflexions judi- " cieuses (').
Mais revenons de Chantilly à Auteuil, du Prince au poète. Boileau vieilli se rappelait avec un noble orgueil:
" Que plus d'un Grand l'aima jusques à la tendresse. "
Même alors, à Auteuil,
" Retiré de la Cour et non mis en oubli, "
il voyait venir chez lui
" Goûter la solitude, " Plus d'un héros, épris des fruits de son étude. "
Il n'avait pas oublié la citation très spirituelle et très gracieuse que la Duchesse d'Orléans lui avait faite d'un vers de son Lutrin (^).
Enfin c'était dans cette Cour que l'on avait imaginé
1. Or.fiin. — Segrais, qui fait un grand éloge de l'esprit et de la science de Condé, y met une restriction : " Personne ne peut contester qu'il n'eût " infiniment d'esprit ; mais il n'avait pas le goût pour bien des choses : " par exemple, il n'en avait ni pour les vers, ni pour la Poésie, et M. le " Prince de Conti l'avait exquis sur ces cho5es-là et sur toutes les autres. '' {Mém. etc. p. 68.) — Ne serait-ce pas le motif pour lequel Boileau se contente (Ep. vn) de ces souhaits modestes, à propos de ses vers : " qua Chantilly Condé les souffre quelque/ois^ "
2. Il s'agit du vers: " Soupire, étend les bras, ferme l'œil et s'endort. " — Cette anecdote citée un peu partout est-elle authentique.? Elle paraît invraisemblable à Berriat Saint-Prix. Le Lutrin, publié en 1674, fut-il connu de Henriette d'Angleterre, morte en 1670? Là est toute la question. (V. B. S. - P., t. III, p. 491-2 ; Erreurs de Brossette.)
Brossette avait par avance résolu cette difficulté. On voit, dans ses notes de l'Ep. I, que le Lutrin fut commencé en 1669, et que, cette même année, Boileau récita devant Louis XIV' le passage de \2, Mollesse.
la Chambre du Sitblime, où Boileau trônait, une fourche à la main!
Vigneul-Marville résume en quelques lignes les sentiments de la Cour et des gens de condition à l'endroit de Boileau: " M. Despréaux, (malgré une foule ' d'ennemis que ses Satires lui avaient attirés, et qui ' même,selon M. le Comte de Bussy-Rabutin, devaient 'l'estimer dans le fond du cœur, s'ils n'étaient les plus ' sottes gens du monde), avait pour amis les plus ' qualifiés du Royaume; et toute la Cour, à l'exemple ' du Roi, l'aimait et l'estimait, — si on en excepte le ' seul Duc de Montausier, qui même à la fin, lui ' accorda son amitié et son estime. Ainsi on pouvait ' dire que, le mérite de ce grand poète avait forcé tous ' les cœurs à l'estimer,
" Praeter airocem aniiiium Catonis (')."
Non, la Cour n'avait pas que des partisans de plats ouvrages. Vj^s, Plaideurs de Racine durent leur succès aux éclats de rire de Louis XIV, qui eurent immédiatement des échos. Le jugement de la Cour fit cesser les applaudissements prodigués à Xdijîidith de Boyer. Plus tard, Athalie commença d'être comprise, grâce à la faveur de la Cour. Cela suffirait à démontrer, comme le dit cavalièrement Clitandre:
" Qu'à le bien prendre, au fond, elle n'est pas si bête! " Molière a exprimé ailleurs sa pensée. Lui qui ne ménage guère les marquis fâcheux, ni les comtesses précieuses, n'a point manqué de proclamer devant un parterre de courtisans que les gens du meilleur goût sont les gens de Cour. Par exemple, dans la Critique de l'École des Fe77z?7ies: " Sachez, s'il vous plaît, M. " Lysidas, que les Courtisans ont d'aussi bons yeux