‹ L'Art poétique de Boileau, commentéChapitre 28 sur 255 · Bolseana, VII · texte numérisé non relu

Bolseana, VII

Desmarets de Saint-Sorlin auteur du Clovis, Carel de Sainte-Garde, auteur du Childebrand, ouvrirent le feu.

Pradon, l'émule infortuné de Racine, d'Assoucy, l'empereur du Burlesque, Pinchêne, déclaré par Boileau, " froid auteur ", entrèrent aussi en campagne ; puis vinrent, plus tard, Perrault, Bonnecorse, le sieur Frain du Tremblay, et je ne sais combien d'autres, décochant leurs plaisanteries, leurs plaintes, leurs arguments, qui en vers, qui en prose, qui en prose et en vers.

Disons un mot des premiers lutteurs et de leurs tactiques. A peine les décrets de Boileau sortaient-ils des presses, que deux tomes ennemis se dressaient contre le Pussort satirique ; l'un, puissant in-quarto, improvisé par Desmarets ; l'autre, petit pamphlet signé Lérac ; Lérac était le nom de Carel, lu au rebours. \JArt Poétique était achevé d'imprimer le lo juillet ; la Défense du Poème héroïque, réfutation du 1 1 1^ chant de Boileau et critique de tout le livre, était achevée d'imprimer le i8 août. Cinq semaines avaient suffi à Desmarets pour écrire un volume, obtenir le privilège et publier sa réponse ('). Le petit factum de Carel arriva à quelques mois de là, en 1675. Il s'intitulait : Défense des beaux- esprit s de ce temps contre un Satirique, dédiée à messieurs de f Académie Française. Le privilège est du 25 octobre 1674. Pradon vint à son tour. Il fit, en 1684, Le Triomphe de Pradon ; en 1685, les Noîivelles Remarques sur tous les ouvrages du sieur D^~'k-.- . gj^ 1689, Le Satirique français expirant.

Ces divers factums étaient spécialement, ou même uniquement, dirigés contre \ Art Poétique. D'autres publications, visant un autre objet, harcelèrent, chemin

I. Le titre complet est celui-ci : La Défense du poème héroïque, avec quelques remarques sur les œuvres satiriques du sieur D***, 1674.

faisant, Despréaux et son code. On en trouvera plus loin les titres et des passages.

La Défense de Desmarets était incomparablement supérieure, à toutes celles de ses collègues ; elle fut lue et goûtée de plusieurs. J'en vois une preuve dans une lettre écrite de Rouen, au mois de novembre de cette même année 1674, P^'' Bayle : " Vous aurez vu " sans doute, disait-il à son frère, les œuvres de Boi- " leau imprimées avec privilège, et une critique que " M. Desmarets en a faite ('). "

Il y avait du courage, de la part des deux écrivains épiques, à entreprendre sur-le-champ le procès du jeune et très habile législateur ; tous deux, en plaidant la cause de l'épopée française, guerroyaient/r^» aris et focis ; mais le vieux poète du Clovis y déploya une ardeur et une verve prodigieuse pour son âge. Il touchait à sa quatre-vingtième année. Notre commentaire citera une bonne partie — les meilleurs endroits — de sa Défense.

Nous reproduirons aussi, en temps opportun, les réclamations de Carel et des autres. Nous ramasserons une à une les flèches lancées à tort et à raison par ces archers ou maladroits ou malheureux : "■Tehtm imbelle ! "

Qu'il suffise, pour le moment, d'indiquer les points généraux sur lesquels portèrent les efforts de tous les assaillants de VArt Poétique. Ces points se peuvent ramener à huit chefs.

1° On adresse, en premier lieu, à Despréaux, le reproche de Don Gormas à ^oàr\^\xç.\"feiineprésomptueiLX ! ... " Despréaux n'a pas 40 ans, et il ose dicter

ses volontés poétiques avec l'assurance d'un Nestor

I. Lettres de Bayle, 12 nov. 1674, Bayle signale comme un fait remarquable la présence du Privilège.

et d'un Agamemnon ! De quel front ? de quelle autorité? D'où lui viennent donc l'expérience et le crédit? Écoutons Desmarets : " Celui qui veut se moquer " des poètes, et donner des préceptes pour toutes " sortes de poésies, doit être grand poète, correct, " avancé en âge et en réputation, comme était Horace." Puis Desmarets argumente par comparaison : " Le " printemps ne porte que des fleurs légères et passa- " gères ; et l'automne porte des fruits de bon goût et " dont plusieurs passent la rigueur des hivers. Il faut " avoir fait autre chose que des Satires, avant que de " donner des préceptes aux poètes ('). " Sans doute Boileau n'était encore qu'à l'été de la vie et le chantre de Clovis avait passé l'automne ; mais celui-ci oublie qu'en littérature, l'autorité se mesure moins aux années qu'au génie. Reste à savoir si Boileau a du génie; ses adversaires le lui refusent en chœur.

2° On se plaint de la pauvreté, que dis-je, de l'absence totale d'invention chez Despréaux : pour régenter les Muses, il faudrait être un Apollon, et Despréaux est à peine un valet du Parnasse ! Quelle pénurie d'idées et d'imagination ! Ses vers, lui dit-on, sont les misérables fils "de sa sèche cervelle". Carel de Sainte- Garde établit ce fait dans l'article xvii^ de la Défense des bemix esprits :

" Art. XVII. De la faculté dti Satirique à former " de nobles images. L'imagination du Satirique est " très sèche ; c'est pourquoi il n'invente point, ou il " invente très pauvrement...

" Le Satirique n'invente guère. Ses Satires sont de " pures traductions d'Horace et de Juvénal, sauf quel- " ques bribes, qu'il a dérobées à Régnier. Il a pris au

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