Le Triomphe de Pradon, p. V
Nous reproduirons d'autres documents du même genre, quand l'occasion viendra,
70 On relève les fautes de style de cet ^r/ Poétique, qui devrait appuyer ses règles par de meilleurs exemples; on compte les termes impropres, les constructions embarrassées, surtout les répétitions de mots fastidieuses. — " Tout ce flot d'ennemis, qui a écrit contre " moi, disait Boileau à Brossette, m'a chicané jus- " qu'aux points et aux virgules" ! (') Sur ce chef nous entendrons des récriminations sans nombre, parfois puériles, mais maintes fois justifiées.
8° Enfin, on épluche les peccadilles de versification, rimes insuffisantes, césures faibles, vers léonins, ou dépourvus d'harmonie, etc. Et l'on entendra l'un ou l'autre des censeurs exhorter Boileau à se rasseoir sur les bancs de l'école ; et l'auteur du Childebrand l'engager à porter ses rimes " aux Halles" !
Quant à la tactique ordinaire de ces divers redresseurs de torts, elle est peu compliquée :
lo On retourne contre Boileau ses propres idées, ses axiomes, ses phrases. Par exemple, si Boileau versifie ce proverbe: ''Avant d'écrire, apprenez à penser,'" aussitôt les obscurs Zoïles déclament tout d'une voix : Oui ! c'est bien par là que lui, Despréaux, devrait commencer! quenel'a-t-il fait? ou mieux fait.'*
La méthode est aisée, un peu triviale même. On jugera plus loin avec quel à-propos les assaillants en usèrent.
2° Une autre ressource, tout aussi naturelle, était d'inviter Boileau à fournir les modèles des genres dont il a codifié les règles. Eh quoi ! il n'a pas fait voir la moindre Tragédie, et il régente la scène ! Il n'ose aborder la noble et divine Épopée, et il malmène les I. Lettres, 1703.
PROLEGOMENES. 47
Virgiles modernes! Qu'il nous montre donc ses églogues, et ses sonnets, et ses odes ! Avant de nous écraser sous son joug, qu'il exhibe ses titres ! Sait-il seulement le premier mot des matières qu'il traite ?
3° Une dernière habileté, peu subtile, consiste dans le dédain, la pitié, la compassion; ou encore — ce qui revient au même — dans les louanges ironiques. Pradon s'exclame de temps en temps, avec un demisourire: Beau vers!... belle césure!... Un des chapitres de Carel débute ainsi : " Art. xv. Continuation sur " les merveilles que Von remarque dans les rimes du " Satirique.''
L'un des plus riches échantillons de la désinvolture, affectée par ces juges à l'endroit de Boileau, c'est assurément le morceau de Pradon, que voici :
" Tant en pensées qu'en termes, je crois remarquer " dans les ouvrages de ce Satirique, plus de 6,000 " fautes considérables, n'ayant su encore les remarquer " toutes, en ce que c'est une sorte d'hydre...
** Quand je dis '.passe, c'est paroe que la faute est " petite, ou parce qu'elle est des plus considérables; " ce qui est une sorte de raillerie.
" Quant aux points, aux virgules et à l'orthographe, " je ne puis m'y occuper. Les accommode qui vou- " dra (^)!»
Comme notre lecteur s'en convaincra, la moitié ou le tiers des critiques portent la marque du parti pris. Pradon et consorts voient des défauts dans la Poétique, parce qu'il faut en voir et qu'ils en veulent voir. Çà et là pourtant, sous la plume soit de Desmarets, soit d'un autre ennemi, on sera heureux de découvrir un éloge sérieux et de bon aloi à l'adresse de Despréaux. Il est
I. VïSiàon, Le Satirique français expirant, ou les fautes du Satirique français^ à Cologne chez Marteau, MDCLXXXIX, préface.
vrai que, de cette concession comme d'un piédestal, l'adversaire se hausse avec plus de fierté et frappe ' avec plus d'entrain ; mais on sent bien qu'au fond de l'ârne le combattant a le vertige. Boileau l'éblouit.
VIIÏ. — Un converti de l'Art Poétique.
ES préceptes de la Poétique eurent même assez de lumière pour dissiper des préjugés, assez de puissance pour convertir à leurs doctrines les opposants les plus déterminés. En voici la preuve dans une anecdote racontée par Berriat Saint-Prix. Il s'agit de Brienne ('). Je transcris :
" Poète contemporain et ennemi de Boileau, Brienne " veut faire une critique de ses ouvrages. Il s'en pro- •' cure un exemplaire d'un grand format. Il y note avec " soin toutes les imitations d'Horace et de Juvénal, " toutes les observations satiriques de Desmarets.
" Arrivé à X Art poétique, il rapporte en tête le juge- " ment qu'en a fait ce misérable rimeur. Dans cePoème, " écrit-il d'après lui, le mauvais étoîtffe le bon. Il se " prépare ensuite à noter en abrégé les passages, ou " les vers qui lui paraîtront méchants, médiocres, bons " ou ex*cellents. Il exerce aussitôt son crayon redou- " table. Mais c'est presque toujours le signe du bon et " de \ excellent qu'il emploie. Cédant enfin au sentiment " qui l'entraîne, il ne se borne plus à des signes : il " écrit à chaque alinéa, et souvent plus d'une fois : '^ beau l excellent l superbe l admirable l II revient
I. Évidemment M. Th. de Banville ne mettra jamais Brienne sur la liste des " grands contemporains de Boileau", qui, "en fin de compte ", se soumirent aux décrets de Boileau, " avec l'enfantine bêtise du génie ". (V. plus haut, p. 22.) Brienne fut enfermé, pour cause d" " enfantine bêtise " ; mais personne ne l'accusa de " génie ".
' soudain à la première page, et il écrit et signe : Ah! ''je ne suis phis de F avis de M. Desmarets.
" Il renferme alors sa critique, et l'ouvrage attend " encore d'être mis au jour. "
Voilà une conversion bien prompte. Berriat Saint- Prix craint que sa narration ne rencontre des incrédules ; il se délivre en note, un brevet d'authenticité et offre ses preuves : " Il ne s'agit point ici d'une " fiction : on trouve tous ces détails dans l'exemplaire " annoté de Brienne ('). " Le même commentateur a consulté ces remarques manuscrites, prises sur un exemplaire de l'édition in-quarto de 1674 (^). Nous ne voyons aucun profit à reproduire ces divers jugements de l'adversaire subitement transformé en admirateur. En voici seulement quelques-uns, que Berriat Saint-Prix s'amuse à recueillir :
Chant I : Vers 3 et 4 ; seo'ète et poète. " Mauvaises rimes. "
Vers 7; donc : " Cheville".
Vers 9 : " Galimatias " !
Vers 10 : " Beau vers ".
Ainsi, dès le dixième vers, Brienne était déjà bien près de la conversion. Ce fut peut-être à la fin de cette lecture, que Brienne devint l'ami deBoileau. On trouve en effet dans la correspondance de ce dernier une jolie lettre adressée à l'ancien conseiller d'Etat. La date en est absente. Boileau y fait le modeste; il déclare "que " les vers lui paraissent une folie" et que les vers de tous autres, fussent-ils à sa louange, lui sont intolérables. Il annonce une visite à son correspondant, " mais, dit-il, à la charge que nous ne réciterons point