I. Batteux, Les quatre Poétiques^ nouv. édit., p. ix
" Accordons que \'Ar^ Poétique n'ait pu rien ap- " prendre à un Racine, quoique le plus grand talent " puisse toujours apprendre quelque chose d'un bon " esprit ; il aura toujours fait un bien très essentiel, " celui d'enseigner à tout le monde pourquoi Racine " est admirable. En disant ce qu'il fallait faire, il appre- " nait à juger celui qui avait bien fait, à le discerner " de celui qui faisait mal.
" En resserrant dans des résultats lumineux toutes " les règles principales de la tragédie, de la comédie, '* de l'épopée et des autres genres de poésie ; en ren- " fermant tous les principes de l'art d'écrire dans des " vers parfaits et faciles à retenir, il laissait dans tous " les esprits la mesure qui devait servir à régler leurs " jugements. Il rendait familières un plus grand nombre " de ces lois avouées par la raison de tous les siècles " et par le suffrage de tous les hommes éclairés
" V! Art Poétique eut à peine paru, qu'il fit la loi, non " seulement en France, mais chez les étrangers qui le " traduisirent. Son influence n'y fut pas, à beaucoup ** près, si sensible que parmi nous ; mais, dans toute •' l'Europe lettrée, les esprits les plus judicieux en " approuvèrent la doctrine.
" On peut bien croire qu'il excita la révolte sur le " bas Parnasse : par tous pays les mauvais sujets " n'aiment pas qu'on fasse la police. Mais ce fut en " vain qu'on l'attaqua : la raison en beaux vers a un " grand empire. La bonne compagnie sut bientôt par •' cœur ceux de Boileau, et il fallut s'y soumettre, etc. ('). "
De là, champion vaillant et tout bardé de preuves, La Harpe s'en va en guerre contre les insoumis. Il
I Cours de Littérature^s\hc\Q de Louis XIV, Liv. I, Ch X;de Boileau.
PROLEGOMENES. 63
leur oppose les noms les plus retentissants de son siècle: Voltaire, Vauvenargues, Helvétius, d'Alembert, Dussaulx, Condorcet, etc., tous défenseurs, au moins une fois en leur vie, des dogmes de Boileau. Rappelons d'un mot les éloges par eux décernés à VArl Poétique. La Harpe les enregistre tout au long ; nous n'en prenons que la fleur, — c'est-à-dire les moins mauvaises de leurs phrases pompeuses et vides.
On a déjà entendu Voltaire. En maint autre passage il se déclara féal et loyal serviteur du maître. Même dans l'épître chagrine à Boileau, où il malmène le
" Zoïle de Quinault et flatteur de Louis ",
Voltaire nomme Boileau "oracle du sfoût ". Il le fait " régner " en son Temple du goût :
" Là régnait Despréaux, leur maître en l'art d'écrire,... " Qui, donnant le précepte et l'exemple à la fois, " Etablit d'Apollon les rigoureuses lois ".
Enfin Voltaire défend Boileau contre Diderot, qui l'avait traité de " versificateur " ; et c'est à ce plaidoyer que nous devons le morceau tant de fois cité, où Voltaire, à force d'exagérations élève \ Art Poétique " cent piques " au-dessus de la Lettre auz Pisons.
Voici Vauvenargues : " Boileau ne s'est pas contenté " de mettre de la vérité et delà poésie dans ses ouvra- " ges ; il a enseigné son art aux autres ; il a éclairé tout " son siècle ; il en a banni le faux goût, autant qu'il est " permis de le bannir de chez tous les hommes. Il fal- " lait qu'il fût né avec un génie bien singulier, pour " échapper, comme il a fait, aux mauvais exemples " de ses contemporains, et pour leur imposer ses pro- " près lois. "
Helvétius reconnaît à Boileau deux titres; celui du
" génie " et celui de 1' " invention ". " Quelques " reproches qu'on fasse à Boileau, on est forcé decon- " venir qu'en perfectionnant infiniment l'art de la " versification, il a réellement mérité le titre d'inven- '* teur. " — Boileau a-t-il perfectionné infiniment cet " art des vers " ? C'est dire beaucoup et beaucoup trop. Nous reviendrons plus bas sur ce chapitre. Au surplus, tous ces jugements et ceux qui vont suivre portent bien la double empreinte du xviii^ siècle; c'est excessif et c'est vulgaire, enflé et creux.
Dans son éloge de Boileau, d'Alembert appelle l'auteur de \ Art Poétique le " fondateur et chef de " l'école poétique française" et répète à peu près tout ce que Voltaire et plusieurs autres ont dit du code-poème: " Son Ai't Poétiqîie est dans notre langue le code du " bon goût, comme celui d'Horace l'est en latin; supé- ** rieur même à celui d'Horace, non seulement par " l'ordre si nécessaire et si parfait que le poète français " a mis dans son ouvrage, et que le poète latin semble ** avoir trop négligé dans le sien; mais surtout parce " que Despréaux a su faire passer dans ses vers les " beautés propres à chaque genre dont il donne les *• règles
" Despréaux a eu le mérite rare, et qui ne pouvait " appartenir qu'à un homme supérieur, de former le " premier en France, par ses leçons et par ses vers, " une école de poésie. Ajoutons que, de tous les poètes " qui l'ont précédé ou suivi, aucun n'était plus fait que " lui pour être le chef d'une pareille école. En effet, la " correction sévère et prononcée qui caractérise ses " ouvrages, les rend singulièrement propres à servir " d'étude aux jeunes élèves en poésie. C'est sur les " vers de Despréaux qu'ils doivent modeler leurs pre- " miers essais. "
Donc, jeimes élèves, lisez ^o\\ç.di[i\ jeunes élèves, calquez X Art Poétique; ce ton, ce style, cette éloquence, ce verbiage, font songer au chef d'institution, haranguant son peuple, à l'aurore d'une distribution de prix. Mais malgré le style, le discours est sincère.
Dussaulx, qui avait traduit Juvénal, devait nécessairement prétendre que Juvénal était le premier homme du monde, pour la satire. Mais en face de cette déclaration, qui est une réclame de traducteur, Dussaulx en laisse tomber une autre qui fait de XArt Poétique le premier poème de l'univers: " Respectons "la mémoire de ce fameux critique (Boileau): s'il " est contraint de céder à ses devanciers la palme de " la satire, ils ne sauraient lui rien opposer de plus " parfait que \ Art Poétique et le Lutrin.
A la veille de la révolution, Daunou publiait (1787) son étude De riufliLence de Boileati sur la Littérattcre française, étude que l'Académie de Nîmes couronna. Daunou faisait belle et grande, comme il est assez juste, la part d'influence de Boileau. Donc, après soixante ans d'attaques et d'injures, Boileau et son traité, tout comme le soleil de Lefranc de Pompignan,
versaient encore
" Des torrents de lumière " Sur leurs obscurs blasphémateurs. "
Alors aussi (1783), l'Angleterre admirait encore XArt Poétique par la voix du Batteux d'Outre-Manche, Hugh Blair. Le style du critique-clergyman est de tout point semblable à celui de nos encyclopédistes: " Among " French Authors, Boileau has undoubtedly much " merit in didactic poetry...
" His Art of Poetry, his Satires and Epistles must " ever be esteemed eminent, not only for solid and " judicious thought, but for correct and élégant poeti-
l'art poétique. s
" cal expression, and fortunate imitation of the " Ancients ('). "
En dépit de ce concert et de ces flots de rhétorique bruyante, Boileau et sa législation Poétique de la raison avaient baissé, en ce siècle de la philosophie. Les coryphées avaient beau donner le ton de l'admiration, le Parnasse haut et bas secouait le joug de ce régime vieux de cent ans. Des juges impartiaux et dévoués, comme La Harpe, Vauvenargues, Goujet (^), etc. apercevaient des imperfections et des lacunes dans XAri Poétique, mais demeuraient fidèles à l'autorité de Despréaux. Les déclarations des écrivains cités plus haut en faveur de la Poétique, étaient presque des actes de courage, vu le débordement d invectives et de sottises débitées contre cet art des vers. En 1741, le fils aîné de Racine, Jean-Baptiste, priait son cadet de travailler extrêmement son Poème de la Religion, sûr qu'il était de soulever les haines et les rires de " tous " les rimailleurs "! " Vous savez, ajoutait-il, comme ils " décrient M. Despréaux. " Et Louis Racine poussait ce très profond soupir: " Quand je vois tant d'acharne- " ment contre Boileau, qu'on voudrait pouvoir rayer " du nombre de nos poètes, ce n'est pas pour Boileau " que je crains: je crains pour nous-mêmes (3).
En 1742, parut, comme pendant à l'édition de Brossette " qui veut toujours donner raison " à son auteur, le commentaire de Lefebvre de Saint-Marc " qui veut toujours lui donner tort ("♦). " L'érudition indigeste de Saint-Marc est entremêlée de vues ingénieuses, mais parfois bien hardies, à l'égard du Légis-