‹ L'Art poétique de Boileau, commentéChapitre 44 sur 255 · La Harpe, Lycée^ t. VI, p · texte numérisé non relu

La Harpe, Lycée^ t. VI, p

lateur. Lui-même en avertissait le lecteur de ses cinq tomes: " Je défends M. Despréaux contre les mau- " vaises critiques que l'on a faites de plusieurs endroits " de ses ouvrages; mais quelquefois aussi je reprends " très librement ce qui me paraît digne de censure {'). " Au bas des pages Saint-Marc reproduisait, en grande partie, l'^r/ Poétique de Vauquelin, Ces citations démesurément longues étaient une innovation et une irrévérence implicite pour l'œuvre de Boileau. Mais après tout, l'annotateur gardait encore des bornes.

Ainsi avait fait, avant lui, l'un des plus illustres rédacteurs du Journal de Trévoux, le P. Tournemine. Il avait essayé de venger le grand Corneille de certaines insinuations de XArt Poétique et des explications de Brossette (^); mais sans vouloir détruire le crédit de Despréaux.

La révolte ouverte contre le ci-devant despote des Muses n'éclata que pendant la seconde moitié du siècle. L'un des plus importants ligueurs qui contestèrent les droits législatifs de Boileau fut Marmontel. Il est au moins d'usage de regarder l'auteur des Incas comme le chef ou le porte-drapeau des révoltés. A mon sens, Marmontel ne mérite pas tout à fait cet excès d'honneur ou d'indignité. Marmontel est un modéré; il se borne à répéter, en l'accentuant, le mot de Vauvenargues: " Je ne prétends pas que Boileau fût infail- " lible. "

Il était par ailleurs tout naturel que Marmontel se mît en état de rébellion contre XArt Poétique. Il avait entrepris une Poétique fra7içaise; et lorsqu'on traite une matière quelconque, il faut bien tout d'abord combattre ses devanciers et démontrer soit leur in-

Z. V. infra; notes du ch. IV.

compétence absolue, soit les écarts de leur méthode. C'est ce que fît Marmontel. Mais il compte toujours Despréaux parmi les "maîtres de l'art ". — Il y a trois "maîtres de l'art : Aristote, Horace, Despréaux {'). " Marmontel prodigue à ce troisième docteur les marques de respect que la courtoisie exige d'un rival : " On m'a " accusé dejenesais quelle animosité contre Boileau: " personne ne l'a loué plus hautement que moi. J'ex- " horte encore les jeunes poètes à étudier sans cesse " dans ses écrits le choix des termes et des tours, la " correction et la pureté de style, la façon de réunir " dans les vers la précision et l'énergie. Son A^'t Poé- " tique est un chef-d'œuvre : autant de préceptes, " autant de modèles (^). "

" Ce poème excellent et vraiment classique fait tout " ce qu'on peut attendre d'un poème : il donne une " idée précise et lumineuse de tous les genres ; mais " il n'en approfondit aucun {f). " Voilà un premier blâme et il est grave. Mais de là, Marmontel veut établir que sa Poétique à lui-même est indispensable aux gens d'esprit de France ou d'ailleurs. N'est- il pas dans son droit? Ses Éléments de Littéj'ature insinuent une autre censure et refusent au maître de Racine l'influence que l'on est convenu de lui attribuer : " Boileau n'apprit pas aux poètes de son temps " à bien faire des vers. " La preuve, dit Marmontel, c'est que Corneille avait, longtemps avant Boileau, donné à la France les grandes leçons de ses tragédies. A ces audaces de langage La Harpe objecta des raisons courtoises. Nous renvoyons à son plaidoyer le lecteur qui aurait des loisirs ('*). Peut-être

Page 1