‹ L'Art poétique de Boileau, commentéChapitre 69 sur 255 · I. Tome \y Préface · texte numérisé non relu

I. Tome \y Préface

PROLEGOMENES.

hors de propos. On en rencontre à chaque page des quatre chants ; ils ressortent et brillent parmi leurs voisins, comme

" Des clous d'or, fixant la vérité ('). "

Boileau apparaît dans toute sa puissance de versificateur, là surtout où il y a des difficultés à vaincre, des tours de force à accomplir ; quand il y a des pensées communes à vêtir de style soi-disant noble ; — quand il s'agit de traduire ; voyez, par exemple : chant i^^, V. 64-68, les extrêmes ; chant m, les âges; — quand il s'agit de définir; telles sont les définitions de la rime (chant i), du sonnet (chant 11), des unités (chant m), etc. ; — enfin toutes les fois qu'un trait de satire personnelle se présente: l'histoire de la métamorphose de Claude Perrault est, comme versification, l'un des morceaux les plus achevés de la Poétique.

Tous les vers, suivant le mot de La Bruyère, en ont été " travaillés avec art" ; ils ont été remis " vingt " fois sur le métier ", polis et repolis. Néanmoins — que Despréaux me pardonne — tous ne sont point parfaits.

D'après cette histoire mythologique du sonnet, élaborée par Boileau (chant 11), le " dieu bizarre " des rimeurs avait grandement favorisé ces bagatelles de quatorze lignes ; — à telles enseignes qu'Apollon :

" Défendit qu'un vers faible y pût jamais entrer. "

C'est grand dommage qu'il n'ait point affiché semblable interdiction au frontispice de l'Art des vers.

On m'accusera de sévérité ; soit ; si la sévérité est permise, n'est-ce pas, en bonne justice, à l'endroit du

\.L. Veuillot, Satires.

plus rigide des censeurs, et d'un écrivain qui, la férule en main, s'établit maître de poésie :

" Auteurs, prêtez T oreille à mes iustruetiivis .'"

Je trouve dans un tiers des alexandrins de XArt Poétique un ou plusieurs des cinq défauts suivants :

jo Faiblesse provenant de la platitude des expressions ;

2° Faiblesse provenant de " l'abondance stérile " des adjectifs ;

3^* Faiblesse provenant d'innombrables adverbes, faisant fonction de cheville, ou même faussant la pensée qu'ils exagèrent ;

4° Faiblesse provenant de la répétition d'autres mots ;

5° Faiblesse provenant des rimes.

1^ Quand on y regarde. d'un peu plus près, et cela même sans les préventions d'un Zoïle, on découvre dans ce chef-d'œuvre nombre de lignes, qui ressemblent fort à de la vile prose ; ces distiques, par exemple:

" U71 sage ami toujours rigoureux^ inflexible, " Sur Tos fautes jamais ne vous laisse paisi/'/e. "

(Ch. I, V. 199-200.)

De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles. "

(Ch. III, V. 199-200.)

" Un lecteur sage fuit un vain amusement

" Et veut mettre à profit son divertisseme?it. "

(Ch. IV, V. 89-90.)

" Ses ouvrages tout pleins d'affreuses vérités " Etincellent pourtant de sublimes beautés. "

(Ch. II,v. 159-160.)

Si ce n'est point là de la prose, qu'est-ce donc ? La poésie est-elle ainsi faite ?

PROLEGOMENES. 117

2^ Des distiques que l'on vient de lire deux ou trois démontrent aussi avec quelle profusion le poète accumule les pâles adjectifs, pour fournir ses douze pieds. Combien de fois Boileau a-t-il recours à ces qualificatifs de remplissage ! Il charge l'Idylle d'une douzaine d'épithètes en huit vers. Citons les quatre derniers:

" Telle aimable en son air, mais Jmnible dans son style, " Doit éclater sans pompe une élégante Idylle ; " Son tour simple et naif n^a rien de fastueux, " Et n^aime point F éclat d^un vers présomptueux. "

(Ch. II, V. 4. 8.)

Son torrent du chant i^^ roule quatre adjectifs en deux vers. Ailleurs tel distique traîne à la fois quatre et cinq adjectifs, un ou deux adverbes et une kyrielle de conjonctions :

" On peut être à la fois et pompeux et plaisant, " Et je hais un sublime ennuyeicx et pesant. "

(Ch. III, V. 289-290.)

" J?'un 7iom seul quelquefois le son dur ou bizarre " Rend U7i poème entier ou burlesque ou barbare. "

(Ch. III, V. 243-244.)

Les deux monosyllabes toitt et seid sont réellement prodigués à satiété ; que la mesure soit trop courte d'un pied, Boileau comble le vide, d'un setil ou d'un tout ; mais presque à chaque coup, ces petits mots qui disent tant, outrepassent la vérité ; comme on peut voir dans la fameuse histoire, écrite à vol d'oiseau, touchant la poésie des trouvères :

" Le caprice tout seul faisait toutes les lois. "

(Ch. I, V. 114.)

30 Mais les adverbes disputent la palme du nombre, comme de la banalité, à ces ennemis du substantif et de l'exactitude. Il est superflu de les compter, ou de les numéroter; ce serait un travail de patience et de peu

de profit. Il en est en particulier trois ou quatre, dont Boileau se sert comme Mignot de la muscade ; ce sont les mots : toujours, jamais, souvent, etc. Ils garnissent de leurs deux syllabes une foule d'hémistiches, et sont, comme le disait assez heureusement Pradon, " de la " bourre pour enfler le vers ". (') Prenons le premier chant ; nous y trouvons :

Toujours captif; (v. 5.) Souvent un esprit; (v. 19.) Toujours le bon sens ; (v. 28.) Toujours vos écrits; (v. 37.) Toujours loin du droit sens ; (v. 40.) Souvent qu'une voie ; (v. |8.) Jamais sans l'épuiser ; (v. 50.) Ne sut jamais écrire ; (v. 63.) Souvent la peur; (v. 64.) Toujours uniforme; (v. 71.) Toujours sur un ton ; (v. 74.) Souvent chez Barbin ; (v. 78.) Que ce style jamais ; (v. 95.) Que toujours dans vos vers ; (v. 105.) Toujours chercher ; (v. 146.) Toujours embarrassées ; (v. 148.) Toujours sacrée ; (v. 156.) Toujours, quoi qu'il fasse; (v. 162.) Que jamais du sujet; (v. 181.) L'ignorance toujours; (v. 185.) Toujours rigoureux ; (v. 199.) Sur vos fautes jamais; (v. 200.) Souvent sur ses vers ; (v. 208.) Toujours constant ; (v. 216.) Souvent il en trouve; (v. 225.) Trouve toujours; (v. 232.)

I. Le triomphe de Pradon, p. 56. Citons encore une critique du même; il relève l'expression " vai?iement suspendu^', au vers 7 du Discours au Roi. " Vainement est un de ces adverbes moulés sur le magnifiquement " et le superbement du Sonnet de Trissotin, qui ne servent qu'à gonfler " le vers. " (Ibid., p. 12.) Pradon, en cet endroit, fit preuve d'érudition.

PROLEGOMENES. 119

Le lecteur qui en aura le temps et le courage pourra compter les mêmes répétitions de ces trois adverbes dans les autres chants, et voir combien de fois ils sont amenés uniquement par la mesure. On ferait une liste du même genre — moins riche cependant — pour les adverbes : d abord, aussitôt, sans peine, enfin, en vain, partout, quelquefois, toutefois.

4° Après le premier jet de \Ode sur la prise de Nannir, Boileau avouait à Racine que, dans ces strophes illustres, les mêmes termes étaient « répétés jusqu'au dégoût ». Il aurait pu faire le même aveu en relisant la Poétique. Nous venons d'en fournir la preuve pour les adverbes ; les autres catégories grammaticales subissent la même fortune sous la plume du secrétaire des Muses classiques. Chose vraiment singulière, lorsque Boileau a écrit un mot, il est rare qu'il ne le fasse pas reparaître à trois ou quatre lignes de distance.

Ces répétitions sans fin n'échappèrent point aux premiers « éplucheurs » de \ Art Poétique. Nous entendrons, au cours de notre commentaire, Pradon et ses collègues applaudir avec ironie au retour d'expressions identiques (').

Même remarque pour certaines formules et tournures, comme celles-ci :

" N'allez pas sur des vers sa?is fruit vous consuvier ;

" N'allez point aicssi sur les pas de Brébeuf ;

" N allez pas toujours d' une pointe frivole ;

'* Toutefois n'allez pas, goguenard dangereux ;

" N'allez pas d'im Cyrus nous faire im Artamhie ;

" Fabuleux chrétiens, n'allons point dans nos songes ;

'* N allez pas des F abord sur Pégase monté, etc. "

■2. Encore une remarque crudité de Pradon, au sujet du mot " hôte ", dans le Repas ridicule : " Il (Boileau) nous ferait presque soupçonner " qu'il veut imiter Homère, qui redit toujours les mêmes épithètes. " {Le Triomphe, etc., p. 86.)

5° Le soin de la rime est une des premières recommandations de VArt Poétiqtie ; Boileau en a tracé les lois avec amour. Mais ne pouvait-il pas encourager les poètes au soin de la rime par son propre exemple? il l'aurait dû. Une rime heureuse, aide grandement la pensée qu'elle accompagne; elle «la sert et l'enrichit». Malheureusement les rimes de \ Art Poétique ne sont des modèles que de loin en loin ; bien peu d'entre elles sont choisies; beaucoup sont banales jusqu'à la pauvreté, et justifient le reproche très plat que Pinchesne adressait à Boileau, en 1674 : " Ton vers, lui disait-il:

" Est sujet à finir, par la rime, itnpeu mal ('). "

Les rimes en adjectifs ou participes abondent ; on en trouve même, en plus d'un passage, quatre et six à la file('). Sur les onze cents vers, il y en a environ deux cents qui se terminent par des consonances misérables comme celles-ci :

'* O vous donc, qui brûlant d'une ardeur périlleuse, " Courez du bel esprit la carrière épineuse. "

** De la foi d'un chrétien les mystères terribles " D'ornements égayés ne sont point susceptibles. "

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