I. V. 174 et 175. — 2. Corneille, I*^ dise
Boileau eût été plus profond, plus riche, plus vrai, s il avait pensé par lui-même, et ne se fût pas réduit au simple travail de traduction, même parfaite.
" Étudiez la cour et connaissez la ville,
•* L'une et l'autre est toujours en modèles fertile.
La cour, la ville, Versailles ou le Louvre et Paris : tout le xvije siècle est là ; il ne sait pas autre chose. Cependant Boileau eût pu se souvenir que Molière avait étudié la nature même à la campagne, même en province et comme le veut la tradition, à Pézenas, dans une échôpe de barbier. Néanmoins il est exact que Molière a étudié surtout la ville et la cour, que Molière trouvait la cour fertile en modèles, et qu'il se faisait fort d*y emprunter encore mainte caricature de marquis. Avant lui, la Comédie n'étudiait pas grand' chose ; c'était affaire d'usage et de grimaces de convention, des valets, des bouffons jouant leurs sempiternelles intrigues de Crispin ou de Sganarelle. Molière, comme il le donne à entendre dans \ Impromptu de Versailles, regarda de plus près la société des antichambres et celle des bourgeois de Paris ** en hadaudots ", comme dit,je crois, Scarron. Il crut que ''l'affaire de la Comédie " est de représenter principalement les défauts des ** hommes de notre siècle. " Il observa donc et joua la cour et la ville ; ** tout Paris et la cour ", dit le P. Rapin, dans cette page remarquable : ** Personne n'a " porté le ridicule de la Comédie plus haut parmi nous ** que Molière. Car les anciens poètes comiques n'ont ** que des valets, pour les plaisants de leur théâtre ; et *' les plaisants du théâtre de Molière sont les marquis *' et les gens de qualité. Les autres n'ont joué dans la ** Comédie que la vie bourgeoise et commune ; et " Molière a joué tout Paris et la cour. Il est le seul
** parmi nous qui ait découvert ces traits de la nature " qui la distinguent et qui la font connaître ('). "
Le P. Rapin écrivait cet éloge de Molière vers répoque où Molière mourait.
Le P. Bouhours poussait l'éloge encore plus loin. Il disait à Molière : ** Enfin tu réformas et la Ville et ** la cour... " Cétait vraiment trop dire. Les réformes opérées par les satires comiques de Molière, se bornent à la guérison douteuse de quelques manies et ridicules. Cest en ce sens qu'il faut interpréter les compliments du P. Bouhours :
" C'est toi dont les plaisanteries " Ont guéri des marquis l'esprit extravagant ;
" Cest toi qui par tes momeries " As réprimé l'orgueil du bourgeois arrogant.
" Ta muse, en jouant l'hypocrite,
" A redressé les faux dévots.
** La précieuse à tes bons mots
" A reconnu son faux mérite, etc.. {') " #
' C'est parla que Molière, iUustrant ses écrits, " Peut-être de son art eût remporté le prix,
I. RéfUxions sur la Poétique^ p. 146-7. — 2. V. Baillet, t. V, p. 308-9. — Le P. Bouhours avait évidemment emprunté ces idées françaises à un morceau latin imaginé par Pun de ses confrères. Voici comment le P. Vavasseur, Jésuite, faisait l'énumération des principaux écrits de Molière, au lendemain des funérailles de leur auteur. Nous recommandons ces distiques aux moliéristes,
Dulce dccus scense, Moleri, etscriptor et actor,
Gallica cui plaubus mille theatra dabant ; Emendata tuis ventosior* aula cachinnis :
Plebs petulans sanna facta modesta tua.
Inde minus simulant fais» Pietatis alumni : (*)
Et placet ipsa sibi jam pretiosa minus. (**) Quid qu3e scire volunt nimium doctaeque videri ? (***)
Stultitiam aenoscunt, te monitore, suam.
Quin homines nominum didicit férus osor amare ; (♦*♦*)
Nil stupet hic miris, qui modo cuncta, locis. Rusticus, urbanas, tua denique scripta jocando
Dum legerent, mores dedidicere rudes...
{Opéra Vavassoris, in-fol. 1700, p. 6; 6.)
• Fartu/g — •• Pricituitt ridicutis. — *** Femmes savanUs. — **** Afis€u$thrope.
" Thus'twas great Johnson purchas'd his renown, " And in his art had borne away the crown... "
(Dryden.)
En lisant ce fameux '' peui-Hre ", il faut se souvenir queBoileau ajugé Molière ailleurs que dans ^?iPoétique. Au Roi qui lui demandait quel était le plus grand génie du siècle, Boileau répondit : ** Molière ". — '* De tous les auteurs modernes, écrit Brossette, ** Molière était celui que M. Despréaux estimait et '' admirait le plus ; il le trouvait plus parfait en son ** genre que Corneille et Racine dans le leur. "
Boileau, dans Tintimité, expliquant à Brossette son admiration pour Fauteur du Misanthrope, répéta ce qu il dit ici, sans y mettre la restriction àw peut-être. Nous transcrivons la note prise par Brossette après un tête-à-tête avec M. Despréaux : **M. Despréaux estime ** infiniment Molière. Il m'a dit qu'il le préférait à " Corneille et à Racine. Sans les fautes qui sont dans '* ses pièces contre la pureté de la langue, m'a dit M. ** Despréaux, sans les négligences de sa versification, et ** sans les irrégularités de ses dénouements,
" Molière de son art eût remporté le prix ('). "
Brossette signale même un détail qui importe à la critique littéraire : ** M. Despréaux estime beaucoup ** la plupart des petites pièces de Molière, surtout sa " Critique de F école des Femmes ('). "
Monchesnai confirme le témoignage de l'avocat lyonnais: '* M. Despréaux ne se lassait point d'admirer ** Molière, qu'il appelait toujours le contemplateur. Il ** disait que la nature semblait lui avoir révélé tous ses ** secrets, du moins pour ce qui regarde les mœurs et ** les caractères des hommes (3). " ** Depuis Molière,
I. Corresp., etc. Éd. Laverdet, app., p. 151. — 2. Ib.^ p. 517. — 3. Boiœana^W^.
" disait Despréaux, il n*y a point de bonnes pièces au ** théâtre français ; ce sont des pauvretés qui font *' pitié 0). '*
Personne parmi tous les contemporains de Molière n'a loué ce " rare et fameux esprit *\ autant et mieux que ne Ta fait Boileau. Il le loua dans ses Stances, dans sa deuxième Satire, et dans son Épître à Racine. — Je ne connais d'autre éloge de valeur, écrit avant VArt Poétique, à l'adresse de Molière qu'une ou deux lettres de Bussy-Rabutin au P. Rapin : " Pour les ** ouvrages de Molière, je vous l'avoue, je les trouve " incomparables. Ce n'est pas que si on les avait bien ** examinés , on ne pût trouver quelque chose à retran- ** cher, mais il y en a très peu. Il a copié Térence et ** Plaute (^), niais je soutiens, sans aucun respect pour *' les anciens, qu'il les a souvent surpassés ; et je " ne l'estime pas moins pour avoir été assez souvent *' un peu plus loin que la nature {^) " (25 août 1672).
Quelques mois après il écrit au même correspondant; (14 février 1673) • ** Molière,... le voilà mort en un " moment. J'en suis fâché. De nos jours nous ne ver- ** rons personne prendre sa place ; ^i peut-être, le siècle *• suivant, n'en viendra-t-il pas un de sa façon (*). "
Bussy se sert aussi d'un ** peut-être "/ mais son adverbe et son doute étaient plus justement fondés en raison que le ''peut-être " de Boileau.
A en croire Segrais, Molière aurait compris et déclaré, après les Précieuses, o^^ désormais son seul livre devait être la société : *' La pièce ayant eu l'approbation