L ART K)KT1QUE. —.III
rendaient à Boileau le plus bel homnlage, celui de le proclamer indispensable. Sainte-Beuve et Louis Veuillot se tournaient vers un passé toujours lumineux, dont ils furent, comme tous les littérateurs sérieux, disciples, héritiers, apologistes. Tous deux, dans une langue apprise chez les maîtres du grand siècle, ils appelaient à la rescousse le poète du bon sens, armé de son code et de ses lanières. Tous deux répétaient : Il nous faut un Boileau! Non point sans doute comme modèle idéal et impeccable, mais comme vengeur : Censeur un peu fâcheux, mais encore ^técessaire.
" Plus enclin à blâmer que savant à bien faire. "
L'auteur du Clovis bat des mains et prodigue à ce dernier vers les louanges qu'il refuse à tant d autres. A l'entendre, jamais Boileau n'aurait parlé si vrai, ni si bien : ** Celui qui prétend donner des lois à tous les ** poètes s'est si bien dépeint lui-même par ce dernier ** vers de son Art Poétique : Plus enclin à blâmer, etc.. ** qu'il serait difficile à un autre de le mieux dépeindre, ** bien qu'il veuille qu'on croie le contraire ('). "
Pradon applaudit aussi : ** Après avoir blâmé les ** vers de tant d'auteurs différents, il s'est assez rendu ** justice ; et il s'est très bien défini lui-même, à la fin *' de son Art Poétique (^). " Desmarets et son second ! abusent des facilités que le dernier hexamètre leur j fournit. Ils triomphent trop aisément. Ils ne voient pas, ou ne veulent pas voir que cette finale est un pur acte de modestie. Il était séant que le iv® chant, consacré aux vertus des poètes, se terminât par un exemple de vertu bien rare au Parnasse.
Boursault av^ait dit de Boileau, ce que Boileau dit.
I. Préface de la Défense du poème hér. — 2. Nouv, Rem,, p. 100.
de lui-même, par cet alexandrin ; et le dernier vers de la Satire des Satires ressemble passablement au vers qui termine la Poétique. Mais évidemment le but ici et là est loin d*être le même. Boursault, encore ennemi de Boileau, prophétisait que Tun des chagrins de Boileau, sur ses vieux jours, serait de relire les œuvres de ses jeunes années, de les sentir si misérables, et de découvrir qu'il aurait été si peu savant à bien faire :
'' Non qu'enfin Despréaux n'ait beaucoup de génie !
'' Quand il aura plus d'âge, et les yeux mieux ouverts,
" Pour venger ceux qu'il choque, il relira ses vers.
" Devenu raisonnable, et ravi qu'on le croie,
*' Il fera son chagrin de ce qui fait sa joie ;
" Et sentira dans l'âme un déplaisir secret,
" ly avoir pu si bien faire et cP avoir si mal fait "
Prophétie de rival ou de satirique ! qui ne tire point à conséquence. Boileau relut ses vers ; il en fut content, il s'en félicita. C'est précisément à la fin de sa carrière, qu'il écrivait : * J'aime qu'on me lise. "
Le chant iv® est celui qui contient le moins de préceptes littéraires ; mais celui où Boileau montre davantage son âme homme.
Par certains côtés ce chant est ^de tous le plus faible: par d'autres, c'est le plus élevé.
C'est le moins neuf, le moins varié ; c'est peut-être le mieux versifié.
Boileau s'y rebat. Il y redonne et y délaye des conseils déjà indiqués au premier chant :
1^ Sur la nécessité des aptitudes poétiques ;
2® Sur l'union du ** plaisant " et du ** sévère";
30 Sur les devoirs réciproques de l'auteur et du critique.
L'ordre des pensées et leur liaison laissent quelque peu à désirer; tout le chant se compose de paragraphes, dont on pourrait faire des chapitres. Boileau y prouve une fois de plus combien Tart des transitions lui coûte. Néanrçioins Desmarets va beaucoup trop loin et frappe trop fort, quand il se permet d'écrire : ** Dans ce iv© ** chant de son Art Poétique, on voit d'abord qu'ayant ** perdu le fil et la conduite des préceptes d'Horace, il ** (Despréaux) tombe en des bassesses continuelles, et ** dans l'embarras, comme un aveugle qui a perdu son ** bâton. Après son Conte du médecin^ qui est si long ** et si inutile à son sujet, il n'y a rien qui ne marque •* son désordre ('). '*
Desmarets exagère à plaisir. Le conte du médecin cst,au point de vue du style, une des pages les plus heureuses de tout l'ouvrage. Il n'en est pas de même du conte, renouvelé d'Horace, à propos des origines de l'humanité et de la poésie. Nous avons affirmé, en son lieu, ce que nous pensons de cet épisode pastiche.
Maïs dans ce chant iv^, les beaux vers abondent ; et les belles pensées ne font point défaut. Boileau est grand et digne, quand il défend la vertu et recommande le respect des âmes, quand il proscrit la jalousie et dédaigne toute bassesse. Boileau est fier, quand il célèbre (en 20 ou 30 vers) le mépris de l'argent. On croirait entendre Senèque, composant l'éloge de la pauvreté, avec un stylet d'or, sur un pupitre d'or.
Enfin Boileau se montre ami de sa patrie, lorsqu'il prend pour date de son œuvre des victoires, qui coûtaient à la France d'alors, moins de temps qu'une vingtaine d'alexandrins à Boileau.
Néanmoins il est regrettable que, dans un chant tout moral, Boileau se soit contenté d'être simplement