‹ L'art poétique de Boileau (volume 2)Chapitre 130 sur 153 · I. Ver» de Scudéri · texte numérisé non relu

I. Ver» de Scudéri

Un vers était trop faible, et vous le rendez dur ; J'évite d'être long, et je deviens obscur ; L'un n'est point trop fardé, mais sa muse est trop nue; L'autre a peur de ramper, il se perd dans la nue.

Voulez-vous du public mériter les amours, Sans cesse en écrivant variez vos discours ; Un style trop égal et toujours uniforme En vain brille à nos yeux, il faut qu'il nous endorme. On lit peu ces auteurs, nés pour nous ennuyer. Qui toujours sur un ton semblent psalmodier.

Heureux, qui, dans ses vers, sait d'une voix légère Passer du grave au doux, du plaisant au sévère I Son livre, aimé du ciel et chéri des lecteurs.

Est souvent chez fiarbin entouré d'acheteurs.

Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse :

Le style le moins noble a pourtant sa noblesse. Au mépris du bon sens, le burlesque effronté (') Trompa les yeux d'abord, plut par sa nouveauté : On ne vit plus en vers que pointes triviales ; Le Parnasse parla le langage des halles ; La licence à rimer alors n'eut plus de frein ; Apollon travesti devint un Tabarin.

Cette contagion infecta les provinces, Du clerc et du bourgeois passa jusques aux princes ; Le plus mauvais plaisant eut ses approbateurs ; Et jusqu'à d'Assoucy ('),tout trouva des lecteurs. Mais de ce style enfin la cour désabusée Dédaigna de ces vers l'extravagance aisée, Distingua le naïf du plat et du bouffon.

Et laissa la province admirer le Typhon (3).

Que ce style jamais ne souille votre ouvrage ; Imitons de Marot l'élégant badinage.

Et laissons le burlesque aux plaisants du pont Neuf [^), Mais n'allez point aussi, sur les pas de Brébeuf, Même en une Pharsale, entasser sur les rives, < De morts et de mourants cent montagnes plaintives >.

X. Le style burlesque fut extrêmement en vogue depuis le commencement du dernier siècle jusque vers l'an i6<5o qu'il tomba.— 2. Pitoyable auteur qui a composé X Ovide en b*lU humeur. — 3. Poème de Scarron. — 4. Les vendeurs de mithridate et les joueurs dé marionnettes se mettent depuis longtemps sur le pont Neuf.

Prenez mieux votre ton. Soyez simple avec art, «Sublime sans orgueil, agréable sans fard.

N'offrez rien au lecteur que ce qui peut lui plaire ; Ayez pour la cadence une oreille sévère ; Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots, Suspende Thémistiche, en marque le repos; Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.

Il est un heureux choix de mots harmonieux.

Fuyez des mauvais sons le concours odieux :

Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée Ne peut plaire à l'esprit quand l'oreille est blessée.

Durant les premiers ans du Parnasse françois Le caprice tout seul faisait toutes les lois. La rime, au bout des mots assemblés sans mesure. Tenait lieu d*omemens, de nombre et de césure. Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers. Débrouiller Tart confus de nos vieux romanciers ('). Maroc hient^ après 6t fleurir les ballades.

Tourna des triolets, rima des mascarades, A des refrains réglés asservit les rondeaux, El montra pour rimer des chemins tout nouveaux. Ronsaurd. qui le suivit, par une antre méthode Rè^;iant tout, bfcmitla tout, tîi un art à sa mode. Kl u>uteRù$ kHkgtemps eut un heureux destin.

Mais $a muse* en français parlant grec et latin, Vix dans Tà^ ssiiranu par un retour grotesque, rvHHiSfr de $s» grande mots le £ute pédaatesqwe. Ce jv<<* v>c^Qeu)eux« ttebochè de si haut, Ressiî: riîa» le^enie I>e$çv«tes eî Bertast.

Fhis MalâMfbe tm:. et. )e r««ùer en Fimace.

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X\*<fir^ rite î^<ea àe ro3e a T.^ieiBÎIie enoK^.

Les stances avec grâce apprirent à tomber,

Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.

Tout reconnut ses lois ; et ce guide fidèle

Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle.

Marchez donc sur ses pas ; aimez sa pureté,

Et de son tour heureux imitez la clarté.

Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre,

Mon esprit aussitôt commence à se détendre ;

Et, de vos vains discours prompt à se détacher.

Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.

Il est certains esprits dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées ; Le jour de la raison ne les saurait percer.

Avant donc que d'écrire apprenez à penser.

Selon que notre idée est plus ou moins obscure, L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure. Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Surtout, qu'en vos écrits la langue révérée Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée. En vain vous me frappez d'un son mélodieux.

Si le terme est impropre, ou le tour vicieux. Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme, Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme. Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse. Et ne vous piquez point d'une folle vitesse (< ; Un style si rapide, et qui court en rimant.

Marque moins trop d'esprit, que peu de jugement. J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène, Dans un pré plein de fleurs, lentement se promène. Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux. Roule plein de gravier, sur un terrain fangeux. Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage. Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage : Polissez-le sans cesse et le repolissez ; Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

I. Scud6i disait toujours, pour s'excuser de travailler si vite, qu'il avait ordre de finir,

C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent, Des traits d'esprit semés de temps en temps pétillent. Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu ; Que le début, la fin rép>ondent au milieu ; Que d'un art délicat les pièces assorties N'y forment qu'un seul tout de diverses parties ; Que jamais du sujet le discours s'écartant N'aille chercher trop loin quelque mot éclatant.

Craignez-vous pour vos vers la censure publique ?

Soyez-vous à vous-même un sévère critique ;

L'ignorance toujours est prête à s'admirer.

Faites-vous des amis prompts à vous censurer ; j

Qu'ils soient de vos écrits les confidens sincères, j

Et de tous vos défauts les zélés adversaires.

Dépouillez devant eux l'arrogance d'auteur ;

Mais sachez de l'ami discerner le flatteur :

Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous joue; j

Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous loue. |

Un flatteur aussitôt cherche à se récrier : 1

Chaque vers qu'il entend le fait extasier. !

Tout est charmant, divin : aucun mot ne le blesse ; |

Il trépigne de joie, il pleure de tendresse ;

! Il vous comble partout d'éloges fastueux :

La vérité n'a point cet air impétueux.

r II renvoie en leur lieu les vers mal arrangés,

! Il réprime des mots l'ambitieuse emphase ;

Ici le sens le choque, et plus loin c'est la phrase.

Votre construction semble un peu s'obscurcir ; I Ce terme est équivoque, il le faut éclaircir :

* C'est ainsi que vous parle un ami véritable.

i Mais souvent sur ses vers un auteur intraitable

) A les proléger tous se croit intéressé,

I Et d'abord prend en main le droit de l'offensé.

! De ce vers, direz-vous, l'expression est basse. —

i Ah ! monsieur, pour ce vers je vous demande grâce,

Un sage ami, toujours rigoureux, inflexible, ;

Sur vos fautes jamais ne vous laisse paisible : î

Il ne pardonne point les endroits négligés, \

Rëpondra-t-il d'abord. — Ce mol me semble froid ; Je le retrancherais. — C'est le plus bel endroit ! — Ce tour ne me plaît pas. — Tout le monde Tadmire. Ainsi toujours constant à ne se point dédire, Qu'un mot dans son ouvrage ait paru vous blesser, C'est un titre chez lui pour ne point l'effacer. Cependant, à l'entendre, il chérit la critique ; Vous avez sur ses vers un pouvoir despotique. Mais tout ce beau discours dont il vient vous flatter N'est rien qu'un piège adroit pour vous les réciter. Aussitôt il vous quitte ; et, content de sa muse. S'en va chercher ailleurs quelque fat qu'il abuse : Car souvent il en trouve : ainsi qu'en sots auteurs. Notre siècle est fertile en sots admirateurs ; Et, sans ceux que fournit la ville et la province. Il en est chez le duc, il en est chez le prince. L'ouvrage le plus plat a, chez les courtisans. De tout temps rencontré de zélés partisans ; Et, pour finir enfin par un trait de satire.

Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.

Telle qu'une bergère, au plus beau jour de fête.

De superbes rubis ne charge point sa tête.

Et, sans mêler à l'or l'éclat des diamans,

Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornemens :

Telle, aimable en son air, mais humble dans son style,

Doit éclater sans pompe une élégante idylle.

Son tour simple et naïf n'a rien de fastueux,

Et n'aime point l'orgueil d'un vers présomptueux.

Il faut que sa douceur flatte, chatouille, éveille.

Et jamais de grands mots n'épouvante l'oreille.

Mais souvent dans ce style un rimeur aux abois Jette là, de dépit, la flûte et le hautbois ; Et, follement pompeux, dans sa verve indiscrète. Au milieu d'une églogue entonne la trompette.

L'ART POÉTIQUK.

De peur de l'écouter, Pan fuit dans les roseaux, Et les Nymphes, d'effroi, se cachent sous les eaux. Au contraire cet autre, abject en son langage, Fait parler ses bergers comme on parle au village. Ses vers plats et grossiers, dépouillés d'agrément. Toujours baisent la terre, et rampent tristement : On dirait que Ronsard, sur ses € pipeaux rustiques >, Vient encor fredonner ses idylles gothiques.

Et changer, sans respect de l'oreille et du son, Lycidas en Pierrot, et Philis en Toinon.

Entre ces deux excès la route est difficile.

Suivez, pour la trouver, Théocrite et Virgile : Que leurs tendres écrits, par les Grâces dictés, ]^e quittent point vos mains, jour et nuit feuilletés. Seuls, dans leurs doctes vers, ils pourront vous apprendre Par quel art sans bassesse un auteur peut descendre ; Chanter Flore, les champs, Pomone, les vergers ; Au combat de la flûte animer deux bergers.

Des folâtres plaisirs vanter la douce amorce ; Changer Narcisse en fleur, couvrir Daphné d'écorce'; Et par quel art encor l'églogue quelquefois Rend dignes d'un consul la campagne et les bois (*). Telle est de ce poème et la force et la grâce.

D'un ton un peu plus haut, mais pourtant sans audace, La plaintive élégie, en longs habits de deuil. Sait, les cheveux épars, gémir sur un cercueil.

Je hais ces vains auteurs, dont la muse forcée M'entretient de ses feux, toujours froide et glacée ; Qui s'affligent par art, et, fous de sens rassis, S'érigent pour rimer, en amoureux transis.

Leurs transports les plus doux ne sont que phrases vaines. Ils ne savent jamais que se charger de chaînes, Que bénir leur martyre, adorer leur prison, Et faire quereller les sens et la raison.

Ce n'était pas jadis sur ce ton ridicule Qu'Amour dictait les vers que soupirait Tibulle,

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