‹ L'art poétique de Boileau (volume 2)Chapitre 131 sur 153 · I. Virgile, égl. iv · texte numérisé non relu

I. Virgile, égl. iv

Ou que, du tendre Ovide animant les doux sons, Il donnait de son art les charmantes leçons.

Il faut que le cœur seul parle dans Télégie.

L'ode, avec plus d'ëclat, et non moins d*ënergie. Élevant jusqu'au ciel son vol ambitieux, Entretient dans ses vers commerce avec les dieux. Aux athlètes dans Pise (') elle ouvre la barrière, Chante un vainqueur poudreux au bout de la carrière, Mène Achille sanglant au bord du Simo!s, Ou fait fléchir TEscaut sous le joug de Louis. Tantôt, comme une abeille ardente à son ouvrage, Elle s'en va de fleurs dépouiller le rivage.

Son style impétueux souvent marche au hasard : Chez elle un beau désordre est un eflet de l'art.

Loin ces rimeurs craintifs dont Tesprit flegmatique Garde dans ses fureurs un ordre didactique ; Qui, chantant d*un héros les progrès éclatans. Maigres historiens, suivront Tordre des temps. Ils n'osent un moment perdre un sujet de vue. Pour prendre Dôle, il faut que Lille soit rendue (') ; Et que leur vers exact, ainsi que Mézerai (3), Ait fait déjà tomber les remparts de Courtrai. Apollon de son feu leur fut toujours avare.

On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre. Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois, Inventa du sonnet les rigoureuses lois ; Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille ; Et qu'ensuite six vers artistement rangés Fussent en deux tercets par le sens partagés. Surtout de ce poème il bannit la licence :

Lui-même en mesura le nombre et la cadence ; Défendit qu'un vers faible y pût jamais entrer, Ni qu'un mot déjà mis osât s'y remontrer.

Du reste il l'enrichit d'une beauté suprême ; Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.

I. Pise, en Élide. où l'on célébrait les jeux olympiques. — a. Lille et Courtrai furent prises çn 1667 et Dôle en 1668. — 3. Secrétaire perpétuel de l'Académiç.

Mais en vain mille auteurs y pensent arnver ; Et cet heureux phénix est encore à trouver.

A peine dans Gombaut, Maynard et Malleville, En peut-on admirer deux ou trois entre mille : Le reste, aussi peu lu que ceux de Pelletier, N'a fait de chez Sercy (')f qu'un saut chez l'épicier, Pour enfermer son sens dans la home prescrite, La mesure est toujours trop longue et trop petite.

L'épigramme, plus libre en son tour plus borné. N'est souvent qu'un bon mot de deux rimes orné. Jadis de nos auteurs les pointes ignorées Furent de l'Italie en nos vers attirées.

Le vulgaire, ébloui de leur faux agrément, A ce nouvel appât courut avidement, La faveur du public excitant leur audace, Leur nombre impétueux inonda le Parnasse.

Le madrigal d'abord en fut enveloppé ; Le sonnet orgueilleux lui-même en fut frappé ; La tragédie (') en fit ses plus chères délices ; L'élégie en orna ses douloureux caprices ; Un héros sur la scène eut soin de s'en parer , Et sans pointe un amant n'osa plus soupirer : On vît tous les bergers, dans leurs plaintes nouvelles, Fidèles à la pointe encor plus qu'à leurs belles ; Chaque mot eut toujours deux visages divers : La prose la reçut aussi bien que les vers ; L'avocat au palais-en hérissa son style, j Et le docteur (') en chaire en sema l'Évangile.

La raison outragée enfin ouvrit les yeux, La chassa pour jamais des discours sérieux ; Et, dans tous ses écrits la déclarant infâme. Par grâce lui laissa l'entrée en l'épigramme. Pourvu que sa finesse, éclatant à propos, Roulât sur la pensée, et non pas sur les mots. Ainsi de toutes parts les désordres cessèrent. Toutefois à la cour les Turlupins restèrent.

Insipides plaisans, bouffons infortunés, D'un jeu de mots grossier partisans surannés.

I, Libraire du'palais. — 2. La Sylvie de Mairtrt. — 3. Le petit père André, augustin.

Ce n*est pas quelquefois qu*une muse un peu fine Sur un mot, en passant, ne joue et ne badine, Et d*un sens détourné n*abuse avec succès ; Mais fuyez sur ce point un ridicule excès, Et n'allez pas toujours d'une pointe frivole Aiguiser par la queue une épigramme folle.

Tout poème est brillant de'sa propre beauté. Le rondeau, né gaulois, a la naïveté.

La ballade, asservie à ses vieilles maximes, Souvent doit tout son lustre au caprice des rimes.

Le madrigal, plus simple et plus noble en son tour, Respire la douceur, la tendresse et Tamour.

L'ardeur de se montrer, et non pas de médiro^ Arma la Vérité du vers de la satire.

Lucile le premier osa la faire voir ; Aux vices des Romains présenta le miroir.

Vengea Thumble vertu, de la richesse altière, Et l'honnête homme à pied, du faquin en litière. Horace à cette aigreur mêla son enjoûment ; On ne fut plus ni fat ni sot impunément ; Et malheur à tout nom, qui, propre à la censure. Put entrer dans un vers sans rompre la mesure !

Perse, en ses vers obscurs, mais serrés et pressans, Affecta d'enfermer moins de mots que de sens.

Juvénal, élevé dans les cris de l'école, Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole. Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités, Étincellent pourtant de sublimes beautés ; Soit que, sur un écrit arrivé de Caprée, Il brise de Séjan la statue adorée ; Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs ('), D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs ; Ou que, poussant à bout la luxure latine.

Aux portefaix de Rome il vende Messaline ('), Ses écrits pleins de feu partout brillent aux yeux, —

De ces maîtres sa vans disciple ingénieux Régnier seul parmi nous formé sur leurs modèles. Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles.

1, Satire lo. — a. Satire vi.

Heureux, si ses discours, craints du chaste lecteur, Ne se sentaient des lieux où fréquentait l'auteur, Et si, du son hardi de ses rimes cyniques, II n'alarmait souvent les oreilles pudiques ! Le latin, dans les mots, brave l'honnêteté :

Mais le lecteur français veut être respecté ; Du moindre sens impur la liberté l'outrage, Si la pudeur des mots n'en adoucit l'image.

Je veux dans la satire un esprit de candeur.

Et fuis un effronté qui prêche la pudeur.

D'un trait de ce poème en bon mots si fertile. Le Français, né malin, forma le vaudeville.

Agréable indiscret, qui, conduit par le chant, Passe de bouche en bouche et s'accroît en marchant, La liberté française en ses vers se déploie : Cet enfant de plaisir veut naître dans la joie ; Toutefois n'allez pas, goguenard dangereux.

Faire Dieu le sujet d'un badinage affreux.

A la fin tous ces jeux que l'athéisme élève.

Conduisent tristement le plaisant à la Grève.

Il faut même en chansons, du bon sens et de l'art ; Mais pourtant on a vu le vin et le hasard Inspirer quelquefois une muse grossière, Et fournir, sans génie, un couplet à Linière. Mais pour un vain bonheur qui vous a fait rimer, Gardez qu'un sot orgueil ne vous vienne enfumer. Souvent l'auteur altier de quelque chansonnette Au même instant prend droit de se croire poète : Il ne dormira plus qu'il n'ait fait un sonnet ; Il met tous les matins six impromptus au net. Encore est-ce un miracle en ses vagues furies, Si bientôt, imprimant ses sottes rêveries, II ne se fait graver au-devant du recueil, Couronné de lauriers par la main de Nanteuil(i).

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