I. Sophocle
14 L'ART POÉTIQUK.
J*aimerais mieux encor qu'il déclinât son nom ('), Et d!t : Je suis Oreste ou bien Agamemnon, Que d'aller, par un tas de confuses merveilles Sans rien dire à Tesprit, étourdir les oreilles : Le sujet n'est jamais assez tôt expliqué.
Que le lieu de la scène y soit fixe et marqué. Un rimeur, sans péril, delà les Pyrénées, Sur la scène en un jour renferme des années.
Là souvent le héros d'un spectacle grossier, Enfant au premier acte, est barbon au dernier. Mais nous, que la raison à ses règles engage, Nous voulons qu'avec art l'action se ménage ; Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.
Jamais au spectateur n'offrez rien d'incroyable; Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable; Une merveille absurde est pour moi sans appas : L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas. Ce qu'on ne doit point voir, qu'un récit nous l'expose: Les yeux en le voyant saisiraient mieux la chose ; Mais il est des objets que l'art judicieux Doit offrir à l'oreille et reculer des yeux.
Que le trouble, toujours croissant de scène en scène, A son comble arrivé se débrouille sans peine. L'esprit ne se sent point plus vivement frappé. Que lorsqu'en un sujet d'intrigue enveloppé.
D'un secret tout à coup la vérité connue Change tout, donne à tout une face imprévue.
La tragédie, informe et grossière en naissant. N'était qu'un simple chœur, où chacun en dansant, Et du dieu des raisins entonnant les louanges, S'efforçait d'attirer de fertiles vendanges.
Là, le vin et la joie éveillant les esprits, Du plus habile chantre un bouc était le prix. Thespis fut le premier qui, barbouillé de lie. Promena par les bourgs(*) cette heureuse folie ;
z. Il y a de pareils exemples dans Euripide. — 2. Les bourgs de l'Attique.
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Et d'acteurs mal ornés chargeant un tombereau,
Amusa les passants d'un spectacle nouveau.
Eschyle dans le chœur jeta les personnages,
D'un masque plus honnête habilla les visages,
Sur les ais d'un théâtre en public exhaussé.
Fit paraître l'acteur d'un brodequin chaussé.
Sophocle enfin, donnant l'essor à son génie,
Accrut encor la pompe, augmenta l'harmonie.
Intéressa le chœur dans toute l'action.
Des vers trop raboteux polit l'expression.
Lui donna chez les Grecs cette hauteur divine
Oii jamais n'atteignit la faiblesse latine (').
Chez nos dévots aïeux le théâtre abhorré
Fut longtemps dans la France un plaisir ignoré.
De pèlerins, dit-on, une troupe grossière (')
En public à Paris y monta la première ;
Et, sottement zélée en sa simplicité,
Joua les Saints, la Vierge et Dieu par piété.
Le savoir à la fin dissipant l'ignorance,
Fit voir de ce projet la dévote imprudence.
On chassa ces docteurs prêchant sans mission :
On vit renaître Hector, Andromaque, Ilion (3).
Seulement, les acteurs laissant le masque antique {*),
Le violon tint lieu de chœur et de musique (^).
Bientôt l'amour, fertile en tendres sentimens. S'empara du théâtre, ainsi que des romans.
De cette passion la sensible peinture Est pour aller au cœur la route la plus sûre. Peignez donc, j'y consens, les héros amoureux ; Mais ne m'en formez pas des bergers doucereux : Qu'Achille aime autrement que Thyrsis et Philène ; N'allez pas d'un Cyrus nous faire un Artamène ; Et que l'amour, souvent de remords combattu.
Paraisse une faiblesse et non une vertu.
I. Voyer QtiintiUen, L. X, chap. i. — a. Leurs pièces sont imprimée. — 3. Ce ne fut que sous Louis XIII que la tragédie commençai prendre une bonne forme en France. 4. Ce masque antique s'appliquait sur le visage de l'acteur, et représentait le personnage qu'on introduisait sur la scène. — 5. Esiker et Athtdie ont montré combien l'on a perdu en supprimant les chœurs et la musique. (i7'3-)
Des héros de roman fuyez les petitesses :
Toutefois aux grands cœurs donnez quelques faiblesses. Achille déplairait, moins bouillant et moins prompt, J*aime à lui voir verser des pleurs pour un afifront. A ces petits défauts marqués dans sa peinture, L*esprit avec plaisir reconnaît la nature.
Qu*il soit sur ce modèle en vos écrits tracé : Qu'Agamemnon soit fier, superbe, intéressé ; Que pour ses dieux Énée ait un respect austère ; Conservez à chacun son propre caractère.
Des siècles, des pays, étudiez les mœurs.
Les climats font souvent les diverses humeurs.
Gardez donc de donner, ainsi que dans Clélie, L'air, ni Tesprit français à l'antique Italie; Et, sous des noms romains faisant notre portrait, Peindre Caton galant et Brutus dameret.
Dans un roman frivole aisément tout s'excuse ; C'est assez qu'en courant la fiction amuse ; Trop de rigueur alors serait hors de saison : Mais la scène demande une exacte raison ; L'étroite bienséance y veut être gardée.
D'un nouveau personnage in veniez- vous l'idée ? Qu'en tout avec soi-même il se montre d'accord, Et qu'il soit jusqu'au bout tel qu'on l'a vu d'abord.
Souvent, sans y penser, un écrivain qui s'aime. Forme tous ses héros semblables à soi-même :
Tout a l'humeur gasconne en un auteur gascon ; Calprenède et Juba parlent du même ton (').
La nature est en nous plus diverse et plus sage ; Chaque passion parle un différent langage :
La colère est superbe et veut des mots altiers ; L'abattement s'explique en des terçties moins fiers.
Que devant Troie en flamme Hécube désolée Ne vienne pas pousser une plainte ampoulée.