‹ L'art poétique de Boileau (volume 2)Chapitre 135 sur 153 · ART POETIQUE. — III · texte numérisé non relu

ART POETIQUE. — III

Orne, élève, embellit, agrandit toutes choses, £t trouve sous sa main des fleurs toujours écloses. Qu'Énée et ses vaisseaux, par le vent écartés, Soient aux bords africains d'un orage emportés ; Ce n'est qu'une aventure ordinaire et commune, Qu'un coup peu surprenant des traits de la fortune. Mais que Junon, constante en son aversion, Poursuive sur les flots les restes d'Ilion :

Qu'Eole, en sa faveur, les chassant d'Italie, Ouvre aux vents mutinés les prisons d'Éolie ; Que Neptune en courroux s'élevant sur la mer, D'un mot calme les flots, mette la paix dans l'air, Délivre les vaisseaux, des syrtes les arrache ; C'est là ce qui surprend, frappe, saisit, attache. Sans tous ces ornemens le vers tombe en langueur, La poésie est morte, ou rampe sans vigueur ; Le poète n'est plus qu'un orateur timide.

Qu'un froid historien d'une fable insipide.

C'est donc bien vainement que nos auteurs déçus (')> Bannissant de leurs vers ces ornemens reçus.

Pensent faire agir Dieu, ses saints et ses prophètes, Comme ces dieux éclos du cerveau des poètes ; * Mettent à chaque pas le lecteur en enfer ; N'offrent rien qu'Astaroth, Belzébuth, Lucifer. De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'omemens égayés ne sont point susceptibles.

L'Évangile à l'esprit n'offre de tous côtés Que pénitence à faire, et tourments mérités : Et de vos Actions le mélange coupable Même à ses vérités donne l'air de la fable.

Et quel objet enfin à présenter aux yeux Que le diable toujours hurlant contre les cieux ('), Qui de votre héros veut rabaisser la gloire, Et souvent avec Dieu balance la icictoire !

Le Tasse, dira-t on. Ta fait avec succès.

Je ne veux point ici lui faire son procès :

i. L'auteur avuit en vue Saint-Sorlin Dcsmarets qui a écrit contre la Fable. * 2. Voye7 le Tasse.

CHANT III. lÔ

Mais, quoi que notre siècle à sa gloire publie, Il n*eût point de son livre illustré Tltalie, Si son sage héros, toujours en oraison.

N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison ; £t si Renaud, Argant, Tancrède et sa maîtresse N'eussent de son sujet égayé la tristesse.

Ce n'est pas que j'approuve, en un sujet chrétien, Un auteur follement idolâtre et païen {^), Mais, dans une profane et riante peinture.

De n'oser de la fable employer la figure, De chasser les Tritons de l'empire des eaux, D'ôter à Pan sa fiûte, aux Parques leurs ciseaux, D'empêcher que Caron, dans la fatale barque.

Ainsi que le berger ne passe le monarque :

C'est d'un scrupule vain s'alarmer sottement, £t vouloir aux lecteurs plaire sans agrément. Bientôt ils défendront de peindre la Prudence, De donner à Thémb ni bandeau ni balance.

De figurer aux yeux la Guerre au front d'airain ; Ou le Temps qui s'enfuit une horloge à la main ; £t partout des discours, comme une idolâtrie, Dans leur faux zèle, iront chasser l'allégorie. Laissons-les s'applaudir de leur pieuse erreur ; Mais, pour nous, bannissons une vaine terreur, Et, fabuleux chrétiens, n'allons point dans nos songes Du Dieu de vérité faire un dieu de mensonges.

La fable ofifre à l'esprit mille agrémens divers : Là tous les noms heureux semblent nés pour les vers, Ulysse, Agamemnon, Oreste, Idoménée, Hélène, Ménélas, Paris, Hector, Énée.

O le plaisant projet d'un poète ignorant.

Qui de tant de héros va choisir Childebrand 1 D'un seul nom quelquefois le son dur ou bizarre Rend un poème entier, ou burlesque ou barbare.

Voulez-vous longtemps plaire, et jamais ne lasser ? Faites choix d'un héros propre à m'intéresser, En valeur éclatant, en vertus magnifique :

Qu'en lui, jusqu'aux défauts, tout se montre héroïque ;

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