‹ L'art poétique de Boileau (volume 2)Chapitre 136 sur 153 · I. Voyez l'Arioste · texte numérisé non relu

I. Voyez l'Arioste

Que ses faits surprenons soient dignes d*êtrc ouïs ; Qu'il soit tel que César, Alexandre, ou Louis, Non tel que Polynice et son perBde frère (*). On s'ennuie aux exploits d'un conquérant vulgaire. N'offrez point un sujet d'incidens trop chargé. Le seul courroux d'Achille, avec art ménagé.

Remplit abondamment une Iliade entière :

Souvent trop d'abondance appauvrit la matière.

Soyez vif et pressé dans vos narrations ; Soyez riche et pompeux dans vos descriptions. C'est là qu'il faut des vers étaler l'élégance. N'y présentez jamais de basse circonstance.

N'imitez pas ce fou ("), qui, décrivant les mers Et peignant, au milieu de leurs flots entr'ouverts, L'Hébreu sauvé du joug de ses injustes maîtres, Met, pour les voir passer, les poissons aux fenêtres (^); Peint le petit enfant qui € va, saute, revient >, € Et joyeux à sa mère offre un caillou qu'il tient.» Sur de trop vains objets c'est arrêter la vue. Donnez à votre ouvrage une juste étendue.

Que le début soit simple et n'ait rien d'afifecté. N'allez pas dès l'abord, sur Pégase monté, Crier à vos lecteurs, d'une voix de tonnerre : €je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre (^).> Que produira l'auteur après tous ces grands cris ? La montagne en travail enfante une souris.

Oh! que j'aime bien mieux cet auteur plein d'adresse Qui, sans faire d'abord de si haute promesse. Me dit d'un ton aisé, doux, simple, harmonieux : <[ Je chante les combats, et cet homme pieux < Qui, des bords phrygiens conduit dans l'Ausonie, <[ Le premier aborda les champs de Lavinie ! > Sa muse en arrivant ne met pas tout en feu.

Et pour donner beaucoup, ne nous promet que peu.

I. Polynice et Êtéocle, frères ennemis, auteurs de la guerre de Thèbes. Voyex la ThébatHeà^ Stace. — 2. Saint-Aniant.

Page 1