‹ L'art poétique de Boileau (volume 2)Chapitre 67 sur 153 · OU · texte numérisé non relu

OU

" Que votre esprit, (')vos mœurs peints dans tous vos ouvrages.

Mais pourrez-vous bien concevoir ce que je vais vous dire, qui est pourtant très véritable, que cette faute, si aisée à apercevoir, n'a pourtant été aperçue ni de moi, ni de personne avant M. Gibert, depuis plus de trente ans (') qu'il y a que mes ouvrages ont été imprimés pour la première fois ; que M. Patru, c'est-à-dire le Quintilius de notre siècle, qui revit exactement ma Poétique, ne s'en avisa point, — et que dans tout ce flot d'ennemis qui a écrit contre moi, et qui ma chicané jusqu'aux points et aux virgules, il ne s'en est pas rencontré un seul qui l'ait remarquée. Cela vient, je crois, de ce que le mot de mœurs ayant une terminaison masculine, on ne fait point réflexion au'il est féminin. Cela fait bien voir qu'il faut non seulement montrer ses ouvrages à beaucoup de gens avant que de les faire imprimer, mais que même après qu'ils sont imprimés, il faut s'enquérir curieusement des critiques qu'on y fait. " Boileau n'avait pas versifié ce dernier précepte ; mais on est heureux de le lire en sa prose. C'est un

1. Boileau a doublement bien fait de ne pas mettre esprit ; d'abord parce que le mot réclamé par la pensée est le mot âme j puis parce que Boileau a prodigué l'autre terme dans ce chant iv .

Son esprit se complaît ; Votre esprit tremblant ; Tristes esprits ; L'esprit est plein ; Vulgaires esprits ; Noble esprit ; Partout des esprits ; Infectant les esprits ; Échauffer vos esprits.

2. De 1674, date de la première édition de VArt Poétique à 1703, date de cette lettre, il y a seulement 29 ans.

trait de caractère. Dans ses notes, Brossette rapproche le vers que votre âme, etc. d'un mot de Cicéron (De Orat,): "' Mores oratoris effingit oratio ", et de cet aphorisme de Sénèque : '* Oratio ^ vultus animi est ". Despréaux est bien l'élève des anciens.

N*ofrrent Jamais de vous que de nobles images.

C'est ce que font généralement les ouvrages de Boileau. Frain du Tremblay, l'académicien d'Angers('), n'en est point d'accord ; mais sa critique, souvent juste, dépasse un peu la mesure en ce point. D'ailleurs, la conscience de Boileau, malgré ses pointes de jansénisme, ne paraît pas lui avoir fait trop de reproches. Vers la fin de sa vie, il disait : " C'est une grande con- '* solation pour un poète qui va mourir de n'avoir ** jamais offensé les mœurs. " On cite de lui une autre parole qu'il auraitprononcée dès le début de sa carrière poétique, parole vraiment digne d'un noble caractère ; vrai défi jeté aux attaques futures de la calomnie : '* Je serai honnête homme et je n'aurai rien à crain- ** dre. " Il est certain que, parmi tous les poètes passés et présents, Boileau est un de ceux qui ont le moins trahi la vertu et déshonoré le papier. Ce n'est pas une

mince louange.

" Je ne puis estimer ces dangereux auteurs, *' Qui, de riionneur en vers infâmes déserteurs,

** Lhonneur en vers ne vaut rien du tout ". (Des-

marets.) (')

*• L lionjieiir en vers est fort plaisant ! " (Pradon.) (^)

I. V.plus haut, ^«J////. — 2. I^i ^/^/: etc., p. 104. — 3 ^Vc7//z/. ^«rw., p. 97.

138 L»ART POitTIQUE.

Trahissant la vertu sur un papier coupable,

Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable.

Desmareis hasarde ici cette pitoyable remarque ! *' Celui qui écrit est le coupable, et non le papier, qui *• est innocent et souffre tout (')." Et Pradon reprend: ** Le papier est fort innocent ; mais c*est celui qui ** écrit qui est le coupable {''). Boileau certes savait fort bien que Tauteur seul est coupable ; il avait même appelé le papier barbouillé par Linière ** papier innocent *' (2). Ceci, Pradon, est une figure.

Brossette croit qu'il s agit, dans ce passage, des Contes de La Fontaine. Alors Boileau se serait vengé en vers de l'indulgence qu'il avait montrée jadis en prose pour un des contes les plus infâmes. Il n'y a rien d'étonnant que Boileau, en cet ouvrage par lui destiné à l'immortalité, ait voulu flétrir les Contes. On sait que l'Académie fit attendre longtemps La Fontaine, avant de lui ouvrir ses portes, à cause de ce livre corrupteur. — ** Quelques-uns jugeaient qu'ayant fait *' et publié des poésies où il avait franchi les bornes " de la pudeur, il ne devait pas être admis dans une *' compagnie qui met la vertu bien au-dessus des *' talents, et qui compte parmi ses membres beaucoup '' de prélats (*). ''

N'omettons pas ici ce fait significatif et louable, que l'un des plus beaux témoignages rendus à la pénitence de Tauteur des Contes fut celui de Despréaux lui-même: ** Les choses hors de vraisemblance qu'on m'a dites de *' M. de La Fontaine sont à peu près celles que vous *' avez devinées ; je veux dire que ce sont ces haires, '* ces cilices et ces disciplines dont on ma assuré

I. La dé/, etc., p. 104. — 2. Nouv, Rem,^ p. 98. — 3. Ép. II, V. 16. — 4. Hist de PAcad, Éd. Livet,t. II, p. 24.

** qu il affligeait fréquemment son corps, etc. ('). Il faut dire aussi, à la décharge de La Fontaine que, même après avoir ** trahi la vertu sur un papier ** coupable ", il la respectait dans ses paroles. D'indignes amis essayèrent de le faire converser comme il avait écrit ; mais ** il était sourd et muet sur ces ma- ** tîères. — Une chose qu'on ne croirait pas de lui, et ** qui est pourtant très vraie, c est que dans ses con- •* versations il ne laissait rien échapper de libre ni '* d'équivoque ('). "

Il n'en reste pas moins que Boileau a eu raison de flétrir, même chez un ami, le crime d'avoir *' déserté ** l'honneur en vers ". La Fontaine est inexcusable, comme ses maîtres Rabelais et Marot, d'avoir **semé ** l'ordure " dans ses écrits {^).

Tous les cœurs honnêtes partagent le sentiment de Boileau et du P. Rapin : ** Toute poésie qui est contre ** les mœurs est déréglée et vicieuse ; l'on doit même ** traiter les poètes de corrupteurs et d'empoisonneurs ** publics, quand leur morale n'est pas pure ; et ce ne ** sont que les poètes impies et dissolus que Platon ".bannit de sa république (♦). "

" Je ne suis pourtant pas de ces tristes esprits " Qui, bannissant l*âmour de tous chastes écrits, " D*un si rictie ornement veulent priver la scène, " Traitent d*em poison ne urs et Rodrigue et Chixnène.

Les '* tristes esprits " que blâme ici Boileau appartiennent à son chef Port-Royal. Et Port- Royal, par la bouche d'Arnauld,se plaignit à Boileau de ce qu'il avait fait chorus avec des gens peu scrupuleux : ** Nos poètes

I. Lettre à M. de Maucroix^ 29 avril T<^)95. — 2. Hisf. de PAaid. etc., t. II, p. 301. — 3. V^ La Bruyère, Ch. I, Des ouv, de t Esprit. — 4. Réfl. sur la Poétique^ 2* Édit. 1675, p. 13.

** français, raconte l'auteur du Pohne de la grâce, se

* sont conformés au goût d'une nation (l'Italie) chez ' laquelle la galanterie a toujours régné... Le sage

* Boileau lui-même a eu la faiblesse de les autoriser

* par ces vers, dont il m'a avoué que son ami M. Ar-

* nauld lui avait toujours fait un sévère reproche:

*'^ Jene suis point pourtant de ces tristes esprits " et c. . . ( ' )

Boileau reprend en sous-œuvre l'attaque dirigée autrefois contre Nicole. — ** M. Nicole, dit Brossette, ** pour satisfaire, comme il le dit, au désir d'une per- '* sonne de très grande condition, et d'une éminente ** piété, avait fait un petit Traité de la Comédie, dans le- ** quel il se servait de quelques exemples tirés des Tra- " gédies de M. Corneille, pour prouver que, quoique ce *' grand poète eût tâché de purger le théâtre des vices, '* que l'on lui a le plus reprochés, ses pièces ne lais- '* saient pas d'être contraires à l'Évangile; et qu'elles "corrompent l'esprit et le cœur par les sentiments •• païens et profanes qu'elles inspirent. C'est à quoi " fait allusion le vers loo :

" Traitent d'empoisonneurs et Rodrigue et Chimène;

* OÙ notre auteur désigne la Tragicomédie du Cid ** condamnée dans l'écrit de M. Nicole. "

Nicole avait dit : ** Un faiseur de romans et un poète ** de théâtre est un empoisonneur public, non des ** corps, mais des âmes des fidèles, qui se doit regarder ** comme coupable d'une infinité d'homicides spirî- *• tuels, ou qu'il a causés en effet ou qu'il a pu causer ** par ses écrits pernicieux ('). "

Nicole s'en prenait directement à Desmarets. Racine se crut attaqué; il se lança dans la mêlée, et dauba

Page 1