I. Préf. à^ Phèdre, — 2. Septembre
** de nos poètes, et même M. Racine en plusieurs de ** ses pièces. " Même M. Racine ! L'aveu est grave.
Personne n'ignore comment Racine s'abandonna lui-même ; comment, à l'apogée de son talent, il méprisa les applaudissements et la fortune, à cause des dangers du théâtre. Après avoir combattu Nicole, il en vint à suivre ses austères conseils. ** Il avoua que " les auteurs des pièces de théâtre étaient des cinpoi- " sonneurs publics ; et il reconnut qu'il était i)eut-êtrc ** le plus dangereux de ces empoisonneurs. Il résolut, ** non seulement de ne plus faire de Tragédies et *' même de ne plus faire de vers ; il résolut encore de ** réparer ceux qu'il avait faits par une rigoureuse ** pénitence. La vivacité de ses remords lui inspira le ** dessein de se faire Chartreux. " Ce témoignage est de son fils, l'auteur du Poème de la Religion (').
Racine se fit scrupule même d'aller au théâtre ; il conjurait son fils aîné de lire fort peu de poètes français ('); il le suppliait de ne jamais assister aux Opéras ou aux Comédies de Marly : ** Je sais bien que vous ne ** serez pas déshonoré devant les hommes en y allant : ** mais comptez-vous pour rien de vous déshonorer ** devant Dieu (3) ? " Ecoutons encore Louis Racine : " M. de Fontenelle nous apprend que Corneille, agité "' de quelques inquiétudes au sujet de ses pièces dra- ** matiques, eut besoin d'être rassuré par des casuistes, ** qui lui firent toujours grâce, en faveur de la pureté ** qu'il avait établie sur le théâtre. Mon père, qui fut ** son casuisteà lui-même, ne se fit aucune grâce ; et ** comme il ne rougissait point d'avouer ses remords. ** il ne laissa ignorer à personne qu'il eût voulu pouvoir ** anéantir ses Tragédies profanes (*). "
!. J/////., etc., !'*■ p. — 2. lettre rlu 3 juin 1693. — 3. Lettre du 3 juin 1697. - - 4. Mthn. ei( , Ibid.
C est de la sorte que nos deux immortels Tragiques ont apprécié le théâtre et ses dangers. Après les scrupules de Corneille, après les remords de Racine, peuton s étonner des censures de Bossuet, des regrets de Fénelon, des plaintes énoncées alors par tant d autres nobles âmes .'^ Il serait long de rappeler toutes les condamnations portées par le xvii** siècle contre cet empoisonnement public. Bornons-nous à des noms et à quelques phrases. Les noms, à eux seuls, sont un terrible argument.
Nicole ouvrit Tattaque par son Traité de la Comédie, vers 1658 ('). Il revint à la charge, en 1666, dans ses Visionnaires, Vers la même date le prince deConti proscrivait ces divertissements profanes, dans» un Traité de la Comédie et des spectacles. Le prince joignait à un petit travail personnel toutes les autorités des Pères de l'Église contre le théâtre. Il ne proscrivait pas les spectacles tragiques ou comiques dans leur ** idée générale ", mais tels qu'il les connaissait et voyait de son temps ('). Il osait affirmer que, si quelqu'un de ses contemporains ne trouvait aucun danger au théâtre, c'est qu'il était déjà '* corrompu" (^\
En 1682, Bourdaloue ** frappait comme un sourd " contre ** ces spectacles où l'impudence lève le mas- ** que ; et qui corrompent plus de cœurs que jamais les ** Prédicateurs de l'Évangile n'en convertiront (*). "
En 1686 ou 1688, le Père Soanen de l'Oratoire
1. Nicole donna ces décisions contre le théâtre, sous des noms d'emprunt. Il s'appela, pour l'occasion, Dauvilliers et de Chanteresne. (V. Baillet, t. V,p. 335). — Sur cette question, on peut aussi consulter l'-È»tretien s.êr les Tragédies de ce temps^ analysé par M. Deltour, Les Ennemis de Racine^ p. 258 et suiv.
2. V. Traité de la Corn, et des spect, Neue Ausgabe von Karl Volmôl- 1er, Heilbronn, 1881 ; p. 10.
^.Ibid.^ p. 12. — 4. v. A. Feugère, Bourdaloue, p. 438.
" faisait son devoir *\ comme disait Louis XIV, en stigmatisant avec force les scandales du théâtre ('). En 1678, un autre Oratorien, le P. Bernard Lamy, écrivait : ** L'expérience a toujours fait connaître que le ** théâtre est une très méchante école de la vertu... " La Tragédie n*est point si dangereuse que la Comé- " die ; mais elle lest néanmoins beaucoup (')."
En 1685, le Père Jouvency exposait le sentiment des Jésuites en cette matière. Non seulement il excluait du théâtre des collèges ** tout amour profane, même chaste *\ mais il recommandait aux professeurs de ne jamais lire à leurs élevas les pièces de théâtre, qui roulent sur ces matières: ** Rien, disait le P. Jouvency, " n'est plus pernicieux qu'une semblable lecture (^). "
Vers i686,rérudit Baillet estimait aussi les Comédies la pire école des mœurs, surtout les Comédies de Molière. Molière, selon lui, était ** un des plus dan- *' gereux ennemis... suscités à l'Église de jÉsus- " Christ : et, poursuit Baillet, il est d'autant plus ** redoutable, qu'il fait encore après sa mort le même ** ravage dans le cœur de ses Lecteurs, qu'il en avait " fait de son vivant dans celui des Spectateurs. "
Lamy et Baillet étaient deux fervents disciples de Jansénius ; leurs jugements sont âpres comme leur doctrine. Mais après tout, il n'y a de répréhensible dans leurs appréciations, que l'exagération du langage. Leur jugement revient, quant au fond, à celui de La Rochefoucauld : ** Tous les grands divertissements " sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre " tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a point " qui soit plus à craindre que la Comédie {*). "
I. V. Max. et Réflex, sur la Corn. — Éd. de M. A. (}azier. Introduction, IV. — 2. Nouv, Réfiex, sur VArt Poétique^ p. 185 et 189. — 3. V. Ratio doc, et dise, — 4. Maximes,
l'art l'OéTIQIfK. — ni.
En 1694, Boursault écrivit cette lettre fameuse, qui fut attribuée au Théatin Caffaro, lequel n'avait "jamais ** lu aucune Comédie, ni de Molière, ni de Racine, ni ** de Corneille, ou au moins n'en avait jamais lu une ** tout entière ('). " Boursault essayait de prouver la moralité du théâtre ; Bossuet saisit aussitôt la plume et lança dans le public sa foudroyante réponse : ** La " première chose que je reprends, c'est qu'un homme ** qui se dit Prêtre ait pu avancer que la Comédie, telle ** Quelle est aujourd'hui, n'a rien de contraire aux ** bonnes mœurs,et qu'elle est même si épurée, à P heure *' quil est, sur le théâtre français, quil fi y a rien qtu " P oreille la plus chaste ne pût entendre. Il faudra ** donc que nous passions pour honnêtes les impiétés et ** les infamies dont sont pleines les Comédies de Mo- ** Hère !...
•* Songez encore si vous jugez digne du nom de ** chrétien et de prêtre de trouver honnête la corrup- " tion réduite en maximes dans les Opéras de Quinault, '* avec toutes les fausses tendresses. Pour moi, je l'ai ** vu cent fois déplorer ses égarements ; mais aujour- ** d'hui on autorise ce qui a fait la matière de sa pénî- ** tence et de ses justes regrets, quand il a songé ** sérieusement à son salut... (')
*' Si vous dites que la seule représentation des pas-
ï. Max. et Réflex. ut supra, p. 20.
2. Quinault était mort en 1688. Comme ses illustres rivaux, il avait compris que le théâtre pervertit les mœurs ; il se repentit, lui aussi. Baillct parlant de Quinault, en 1686, le félicitait de ce que ses Opéras étaient peu lus ; c'était là un gain pour la morale : " C'est aussi une " espèce de soulagement pour la conscien ce de M. Quinault, qui, (dans " la généreuse résolution qu'il a faite de se défaire d'un métier si péril- *' leux pour son salut et de ne plus mal édifier son prochain), aura du ** moins la consolation de voir que, si ses pièces ne sont point en état " de faire du bien à personne, elles ne seront point aussi capables de " faire grand mal. \(Jug, des Sav,)
" sions agréables dans les Tragédies d*un Corneille " et d'un Racine, n'est pas dangereuse à la pudeur, " vous démentez ce dernier qui, occupé de sujets plus " dignes de lui, renonce à sa Bérénice, que je nomme '* parce qu'elle vient la première à mon esprit ('). "
Bossuet censure, au même lieu, ces ** airs (des Opé- ** ras) tant répétés dans le monde ", cette musique ** où " Lulli a excellé ", choses tout aussi funestes que les vers ('). Boileau partageait en cela le sentiment du grand évéque de Meaux. Il attaqua aussi dans la Satire X* la fade morale des Opéras et la musique de Lulli. Et Monchesnai raconte l'indignation du Satirique contre cette morale pernicieuse des Opéras.
Vers la fin de sa vigoureuse réponse, Bossuet juge louable le projet ou le désir de purger la scène de tous scandales. Mais, selon lui, les nobles efforts de Richelieu dans cette vue ont produit bien peu de fruit.
Vingt ans après cette campagne où l'illustre orateur avait, malgré " ses cheveux blancs ", déployé l'ardeur