Lettre à Riccoboni, 28 Juillet
*' Et mille fois un fat finement exprime
*• Méconnut le portrait sur lui-même forme.
Même chose arriva, paraît-il, aux pièces de Molière. Suivant les auteurs de Zélinde et du Panégyrique de r École des Femmes, si les courtisans rient aux pièces du grand comique, c'est ** pour mieux feindre de ne s'y pas ** reconnaître, et de peur quon ne les leur appli-
"queC)/'
" Que la nature donc soit votre étude unique,
'* Auteurs qui prétendez aux honneurs du comique..
C'est le conseil que Molière donne à ses collègues en Comédie : ** Lorsque vous peignez les hommes il ** faut peindre d'après nature (''). " — On lit dans le Segraisiana, qu'après le succès des Précieuses y Molière avait pris, pour son propre compte, cette résolution : '' Je n'ai plus que faire, aurait-il dit, d'étudier Plaute '* et Térence, ni d'éplucher les fragments de Ménandre ; '* je n'ai qu'à étudier le monde (^). "
** Quiconque volt bien l'homme, et d'un esprit profond, " De tant de cœurs cachés a pénétré le fond ; ^* Qui sait bien ce que c'est qu'un prodigue, un avare, " Un honnête homme, un fat,
** A humorous OtUr^ or a Hudihras, "
(Dryden.)
Un honnête hotmne, dans la langue du xvii* siècle, est synonyme à^ homme de bon ton et de belles manières ; c'est le contraire ànfat. — Benserade met ces deux caractères en opposition, en félicitant Molière d'avoir si bien connu et ridiculisé le second :
I . V. Fournel, Ib. p. 148. - 2. Cri/, de P Éc, des /^, Se. vil. 3. 5'é';e^âf/jm»â[,i72i,r*'part.p.2i2;Ccitépar Taschereau, Hisf, de Mol, Liv. I.)
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10 L'ART POÉTIQUK.
" Le célèbre Molière est dans un grand éclat ; " Son mérite est connu de Paris jusqu^à Rome ; " Il est avantageux partout d^tixe /wnnête homme ; " Mais il est dangereux, avec lui, âièXxtunfai {'),"
'* un jaloux, un bizarre, ** Sur une scène heureuse il peut les étaler,
L emploi de '' il' ' di^rhs quiconque, ou ^/^/indéterminé, est une tournure usitée au XYii^^siècle et même au xviii^. Boileau s'en était déjà servi dans la Satire iv :
" .... Ci// voudrait épuiser ces matières,...
" // compterait plutôt combien en un printemps,
*' Guenaud et l'antimoine ont fait périr de gens ('). "
** Et les faire à nos yeux vivre, agir et parler.
A nos yeux, aux yeux. Voilà une de ces formules banales, dont Boileau garnit et rembourre ses hémistiches. On rencontre en ce seul chant iir :
** — Qui par Tart imité ne puisse plaire aux yeux, " — Et quel objet enfin à présenter aux yeux. " — De figurer aux yeux la guerre au front d'airain. '■ — Que tout y fasse aux yeux une riante image. *' — Et les faire à nos yeux vivre, agir et parler. *' — Qui sans se diffamer aux yeux du spectateur.
Et dans les autres chants :
" — En vain brille à nos yeux^ il faut qu'il nous endorme.
*' — Ses écrits pleins de feu partout \^\\}\txi\. aux yeux,
** — Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable.. ; "
sans compter les autres phrases où le mot yeux est prodigué.
" Prësentez-en partout les images naïves :
Partout est manifestement une cheville.
r. Ballet royal des Muses, 1666. — 2. V. les notes de B. S.-P.
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** Que chacun y soit peint des couleurs les plus vives.
" La nature, féconde en bizarres portraits,
" Dans chaque âme est marquée à de dilTërents traits.
Carel de Sainte-Garde a trouvé dans ces deux derniers vers, matière à deux pages de réflexions sur l'harmonie et sur Temploi du monosyllabe (').
*' Un geste la découvre, un rien la fait paraître :
'* Mais tout esprit n'a pas des yeux pour la connaître.
Ce dernier hexamètre fait rire Pradon : ** Un esprit ** n*a pas des yeux pour connaître la nature. Quel •* vers ! et quelle expression (^) ! "
Molière eut cts.yeux de F esprit qui découvrent un caractère d après un geste ou un ** rien ". C'est ce que narre ainsi Brossette, après un entretien familier avec Boileau sur le chapitre de Molière : ** Molière possé- '*dait si bien Tart de caractériser les hommes, que, *' quand il savait un trait de quelqu'un sans le connaître, '' il était assuré de composer un caractère tout suivi et '' naturel de la même personne, et de lui faire dire et ** faire plusieurs choses conformes à ce trait original ** et à son caractère (^). "
Un détail recueilli par M. de Vaumorière prouve, ou
'montre, la méthode de Molière, pour saisir et peindre
un caractère : ** Quelque temps avant sa mort, il
(Molière) fit connaissance avec un provincial, dont
** il voyait bien que la copie trouverait place dans ses
** pièces. Il alla manger deux ou trois fois dans la
** maison où cet original était logé, pour le considérer
* en plus d'attitudes différentes.Enfin il voulait attraper
1. V. Défensâ des beaux esprits^ Art. XV, " Continuation sur les merveil- '* les que Pon remarque dans les rimes du satirique. "
2. Remarques^ p. 95. — 3. Corresp. etc., Kd. Laverdet; app. p. 517-8.
** son air. Cependant Thomme lui échappa ; un de ses ** amis l'avertit de l'intention du Peintre ; et lui conseil- *' la de changer de logis, s'il ne voulait bientôt fournir *• le sujet d'un second Pourceaugnac ('). "
** Le temps qui change tout, change aussi nos humeurs : *' Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs.
Boileau va traduire les** âges' d'Horace, et ses deux vers contiennent la pensée du précepte :
'* Mobilibusque décor naiuris dandus et annis ('). "
Boileau semble aussi s'être souvenu de Régnier :
*' Chaque âge a ses humeurs, son goût et ses plaisirs; " Et, comme notre poil, blanchissent nos désirs. "
** Notre auteur, dit Brossette, après Horace, décrit ** les mœurs et les caractères des trois âges de l'homme: ** l'adolescence, Tâge viril et la vieillesse.
** Horace a fait aussi la peinture de l'enfance ; mais ** M. Despréaux l'a omise à dessein, parce qu'il arrive ** rarement qwe l'on fasse parler un enfant sur la scène. " C'est pourquoi Aristote l'a aussi négligée dans sa ** Poétique , donnant le caractère des autres âges. ** Régnier, dans sa Satire v^ a décrit les quatre âges ** de l'homme d'après Horace. i
** Le roi voulait que M. Despréaux lui récitât tous *' ses ouvrages, à mesure qu'il les composait. Il lui fit ** réciter deux fois cette description des âges de ** l'homme. "
C'est **à dessein " que Boileau n'a point paraphrasé le caractère de l'enfant : '* Reddere qui voces jam scit ''puer, etc...." Il n'avait pas encore vu le Joas de Racine, et Molière n'avait mis qu'un rôle d'enfant en
scène. L'apparition du petit Joas dans Une Tragédie fut une innovation et Racine se persuada qu*il devait justifier sa hardiesse: "Je croîs ne lui avoir rien fait dire qui ** soit au-dessus de la portée d'un enfant de cet âge ** qui a de l'esprit et de la mémoire. Mais, q'uand j'au- ** rais été un peu au-delà, il faut considérer que c'est ** ici un enfant tout extraordinaire... Je puis dire ici " que la France voit en la personne d'un prince de ** huit ans et demi, qui fait aujourd'hui ses plus chères " délices, un exemple illustre de ce que peut dans un " enfant un heureux naturel aidé d'une excellente édu- ** cation; et que si j avais donné au petit Joas la même *' vivacité et le même discernement qui brillent dans ** les réparties de ce jeune prince, on m'aurait accusé '* avec raison d'avoir péché cçntre les règles de la '* vraisemblance (').
Je suis convaincu que si Boileau avait rédigé sa charte vingt ans plus tard, il aurait traduit complètement Horace. Du reste, l'austère Boileau semble avoir voulu réparer cette omission ; à quelques mois de là, dans son Épître ix^ il traçait en quatre jolis hexamètres le portrait qu'il avait laissé de côté dans sa Poétique :
** La simplicité plaît sans étude et sans art
" Tout charme en un enfant, dont la langue sans fard, •
" A peine du filet encor débarrassée,
** Sait d'un air innocent bégayer sa pensée. "
La Bruyère a dessiné une tout autre ébauche de cet âge charmant; mais La Bruyère est pessimiste : ** Les '* enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, *' curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, in- '* tempérants, menteurs, dissimulés; ils rient et pleurent