Les hommes illustres de ce siècle, 1697, t. I, p
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*' Il n'est point de serpent, ni de monstre odieux, '* Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux ; *' D'un pinceau délicat rartlAce agréable '* Du plus affreux objet fait un objet aimable. "
Principe d'Aristote, au chapitre iv^ de sa Poétique. Vauquelin lavait traduit :
"... Nous plaît en peinture une chose hideuse,
** Qui serait, à la voir en essence, fâcheuse ;
" Comme il fait plus beau voir un singe bien pourtrait,
" Un dragon écaillé, proprement contrefait.... (') "
Boileau reproduit en vers assez plats la phrase concise du philosophe et les images de son devancier. Sous sa plume civilisée, un ** dragon " devient ** serpent " et le ** singe " un ** monstre odieux ". Le P. Bouhours commente ainsi la théorie du beau artistique, indiquée par le Stagyrite : ** Comme les tempêtes, les batailles " sanglantes, les bêtes farouches, charment dans un ** tableau, au lieu d effrayer, si elles sont bien repré- ** sentées et bien peintes, ainsi les objets les plus ** pitoyables ont de quoi plaire, s'ils sont bien conçus ** et bien exprimés. Car, selon la doctrine d*Aristote, ** tout ce qui sera imité parfaitement, sera agréable, ** quand même ce serait quelque chose d'affreux ('). '* En automne 1702, au cours d'un entretien familier avec Brossette, Boileau revint sur le principe d' Aristote. Voici, d'après son interlocuteur, l'explication qu'il en donna : ** M. Despréaux m'a encore parlé d'Aristote, ** qui dit que la force d'imitation est telle sur l'esprit ** de l'homme, que les choses les plus horribles lui ** plaisent, quand elles sont bien imitées.
I. ArtPoét.y L. I. — 2. M an, de bien penser^ 1688, 2* DtaL^ p. :o8.
L'ART POÉTIQUK.
** M. Despréaux a ajouté qu'il faut que cette imita-
* tion ne soit pas en tout semblable à la nature même;
* que trop de ressemblance ferait avoir autant d'hor-
* reur pour la chose même faite par imitation, que
* pour la chose même qu on aurait imitée. Par exem-
* pie : l'imitation parfaite d'un cadavre, représenté ' en cire avec toutes les couleurs, sans aucune diffé-
* rence sensible, cette imitation ne serait pas suppor-
* table ; de même d'un crapaud,d'une couleuvre... (') " Crapaud, couleuvre ! Dans le laisser aller d'une conversation en prose, Boileau désigne les choses par leur nom propre, vrai, pittoresque. Cela rappelle Balzac et Ménage faisant ensemble des solécismes, lorsqu'ils n'étaient plus surveillés par leurs compagnons. En poésie, selon les usages du style noble, Boileau eût dit: objets aj^reux, monstre ^t serpent. Brossette est nécessairementde la même école. La note ci-dessus rapportée était une note prise en courant et nullement destinée à voir le jour en cet état négligé. Nous la retrouvons sous d'autres couleurs dans les Éclaircissements imprimés: "// n est point de serpent... Cette compa- " raison est empruntée d'Aristote. Rien ne fait plus de ** plaisir à l'homme que l'imitation, dit-il. C'est ce qui ** fait que nous aimons tant la peinture, quand même ** elle représente des objets hideux, dont les originaux ** nous feraient horreur : comme des bêtes venimeuses, " des hommes morts ou mourants, et d'autres images ** semblables. Plus l'imitation est parfaite,ajoute-t-il,plus " nous les regardons avec plaisir. Mais ce plaisir ne ** vient pas de la bonté de l'original qu'on a imité ; il ** vient de ce que l'esprit trouve par là moyen de rai- *' sonner et de s'instruire (*).
1. Corresp, entre Bûil, et Bross, Éd. Lavcrdet, a pp. p. 537.
2. Aristote, ch. IV, de la Poét, et ch. XI, prop, 28, du Livr. I de la Rhét.
** M. Despréaux disait pourtant qu'il ne faut pas ** que rîmitation soit entière : parce qu'une ressem- *' blance trop parfaite inspirerait autant d'horreur que ** loriginal même. Ainsi l'imitation parfaite d'un cadavre ** représenté en cire, avec toutes les couleurs, sans ** aucune différence, ne serait pas supportable. C'est " pour la même raison que les portraits en cire n'ont " pas réussi. parce qu'ils étaient trop ressemblants. Mais " que l'on fasse la même chose en marbre, ou en plate '' peinture, ces imitations plairont d'autant plus,qu*elles " approcheront de la vérité; — parce quie, quelque '* ressemblance qu'on y trouve, les yeux et l'esprit ne " laissent pas d'y apercevoir d'abord une différence, ** telle qu'elle doit être nécessairement entre l'art et la '* nature. "
Cette note est précieuse. Elle établit quoique imparfaitement et confusément la distance qui sépare le réalisme de l'art véritable. L'un copie la nature telle que les yeux la voient ; l'autre, en la * reproduisant, la transforme, aux clartés de l'esprit. Boileau n'était pas réaliste. Aussi bien, ici et toujours, il est le très fidèle écho de l'aristocratie littéraire de son siècle. Desmarets lui adresse un reproche, qui vient parfaitement à l'appui de cette assertion : ** Les règles qu'il donne *' pour le théâtre sont bonnes,mais communes ; et pour ** se faire croire maître, il faut montrer des coups de " maître, que d'autres ne sachent pas ('). "
Boileau s'en garderait bien. Il n'est point novateur("); il répète, il constate. Dans ce Chant iii^ il résumera les grandes lignes qui conduisaient Corneille, Racine, Molière ; cela lui suffit. En ce sens, ses règles sont communes.
\ La déf, du pohne hér,^ p. 86. — 2. Voir Proie ç^,^ § XI II.
Dans les quatre premiers vers, Pradon ne trouve à mordre que sur Tépithète affreux : ** Voilà encore le ** mot d'affreux, qui devient encore plus affreux quand ** on le trouve fourré partout (')/'
Ainsi, pour nous charmer, la tragédie en pleurs O'Œdipe tout sanglant fit parler les douleurs.
Dans XŒdipe-Roi de Sophocle, comme Boileau le fait remarquer, en note. Œdipe, roi de Thèbes, après s'être arraché les yeux, reparaît en scène, le visage ensanglanté, et se plaint des malheurs qui Taccablent. Fénelon estimait que les douleurs du prince thébain auraient eu grand succès sur notre théâtre, et auraient arraché des larmes au parterre. Selon le même Fénelon, Racine avait songé à faire parler Œdipe sur la scène française : ** M. Racine, qui avait fort étudié ** les grands modèles de l'antiquité, avait formé le plan *• d'une tragédie française ai Œdipe, suivant le goût de ** Sophocle, sans y mêler aucune intrigue postiche ** d'amour, et suivant la simplicité grecque. Un tel '* spectacle pourrait être très curieux, très vif, très ** rapide, très intéressant; il ne serait point applaudi; ** mais il saisirait, il ferait répandre des larmes ('). "
Corneille avait représenté les infortunes d'CEdipe, mais sans avoir l'audace naïve de Sophocle. Il eût effarouché Thôtel de Rambouillet, s'il eût montré le vieux roi ** tout sanglant ". II craignait (lui-même l'avoue) que *' cette éloquente et curieuse description ** de la manière dont ce malheureux prince se crève " les yeux, et le spectacle de ces mêmes yeux crevés,
I. Nouvelles Remarques, etc., p. 93. — 2. Lettre à T Acad. fr,^ ch. vi.
*' dont le sang lui distille sur le visage, " ne répugnât à ** la délicatesse de nos dames" (').
Assurément' Racine aurait eu les mêmes scrupules. Cette réserve, cette crainte de révolter une société d'élite, devint un système et une théorie pour les dramaturges de France, au xvii* siècle. La Ménardière avait érigé cette pratique en un principe d art tragique, Tannée où Corneille fit jouer Polyeude {') : ** C'est, dit " laMénardière, une faute notable,et qui choque autant ** les règles, qu'elle travaille les yeux, que de choisir un ** sujet, qui ensanglante xxo^ la scène...
''Il faut bannir du théâtre les spectacles des bou- *' chéries, qui ne sont propres qu'aux peintres qui se ** plaisent d'exprimer l'horreur des noces de Pelée, la ** rage des gladiateurs, et les cruautés du cirque {^\ " Aussi, d'après les us classiques, tout personnage tragique qui devait mourir, allait recevoir le coup de ** rhomicide acier" dans la coulisse. Boileau établira en règle cette coutume, quelques vers plus loin.
Un disciple, assez indépendant, de Boileau, La Motte, remit, au commencement du xviii* siècle, un *' Œdipe sanglant " sur la scène française. Je ne mentionne cette tragédie doublement malheureuse, qu'à titre de document. C'était la première fois qu'un Œdipe grec ou français ne parlait plus en vers; car La Motte le fit d'abord parler en prose. Après quoi, il composa un discours pour persuader au public que l'usage des vers dans une Tragédie est ** un préjugé ". L'une des raisons alléguées par l'auteur en faveur de la prose, c'est la difficulté de trouver des rimes pour les cinq