‹ L'Art poétique de BoileauChapitre 113 sur 236 · I. Furetiriana, 1696. — P · texte numérisé non relu

I. Furetiriana, 1696. — P

* concert à la vue l'un de lautre, et sans autre embar- " ras que d'essuyer ses larmes (').

C'était surtout aux pièces du *' tendre " Racine, que Ton prenait le divertissement des pleurs. La cause en est que la plupart de ces pièces respirent, selon la magnifique expression de Tauteur, ** cette tristesse ** majestueuse qui fait tout le plaisir de la Tragédie ('). " Inutile de dénombrer toutes les tragédies et toutes'les scènes ** honorées de tant de larmes " (^). Racine luimême signale ce succès pour Bérénice ; M"** de Coulanges, pour Mithridate : ** On y pleure " ; M"* de Se vigne pour Bajazet : ** Vous auriez peut-être pleuré ** une petite larme, puisque j'en ai pleuré plus de '* vingt (^). " Un autre jour, la Marquise conte qu'elle a '* versé plus de six larmes " pour Andromaque, jouée par une troupe de campagne. Au sortir d'Esther, elle écrit encore : Le sujet, les paroles, les chants, ** sont ** d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes {^), " Mais c'est surtout Iphigénie qui fit déborder les yeux. Boileau le dit à Racine et à la postérité :

** Jamais Iphigénie en Aulide immolée

** N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée,

" Que, dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé,

" En a fait, sous ton nom, verser la Champmeslé {^). "

Robinet enregistre le même succès pour le même drame, joué dans l'orangerie de Versailles, au mois d'août 1674 :

" Alors mortelle ni mortel, " Alors et ni dieu ni déesse,

1. Caract ch. I. — Dubos écrivait en 17 19 : « Généralement parlant, 4L les hommes trouvent encore plus de plaisir à pleurer qu'à rire au € théâtre. » {Réflex, cril., i« P., p. 2.)

2. Prêt de Bérénice. — 3. Ibid. -— 4. 15 janv. 1672.— 5. 21 févr. 1689. — 6. Ép.^ vu.

*' De tous ceux qui se trouvaient là,

" A ce rare spectacle-là,

" Ne put onc retenir ses larmes. "

Selon Barbier d'Aucour, ennemi de Racine, Apollon avait fait pleuvoir au théâtre un déluge de larmes racù nie fines, depuis la mort de Molière :

" Mais à propos de pleurs, je me suis laissé dire

" Que ce maître Apollon n'ayant plus de quoi rire...

•* D'un déluge de pleurs va noyer son empire.

" En effet sa racine (') attendrit tant de cœurs,

" Lorsque àUphigénie elle anime les charmes,

'* Qu'elle fait chaque jour, par des torrents de larmes,

•* Renchérir les mouchoirs aux déi>ens des pleureurs (*). "

On pleurait aussi aux tragédies de Corneille. Luimême l'atteste, en parlant du Cid et de Chimène : ** Leur malheur fait pitié; cela est constant, et il en a ** coûté assez de larmes aux spectateurs, pour ne le " nous point contester (^). " Personne n'ignore le vers qui montre :

" Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille. "

On pleurait même aux pièces de son cadet Thomas.

La Motte s'en porte garant : ** Thomas Corneille...

" fit couler pour quelques-unes de ses héroïnes des

* larmes, que quarante ans de succès n'ont pas encore

** épuisées (^). "

Cependant le xvii® siècle, toujours un peu solennel, même à ses heures d'abandon, ne voulait pleurer qu'avec raison. Il se repentit de s'être attendri, comme le caissier dont parle Racine, sut Judith (ou sur Holopherne) ; et la froideur de la cour mit fin aux larmoiements de la scène ** des mouchoirs ".

I. Plat jeu de mots sur le nom du Poète, que Barbier transforme en une plante chérie du dieu des vers.

2! Apollon^ vendeur de Hfithridate, — 3. Second dise» sur la tragédie, 4. Odes, de M. de la Motte avec un discours, etc., 5* édit, 1719, p. 1 1.

l'ast poétique. ~ II.

" Vous donc qui d'un beau feu pour le théâtre ëpris,

'' Venez en vers x>oxnpeux y disputer le prix ;

" Voulez- vous sur la scène étaler des ouvrages Où tout Paris en foule apporte ses suffrages, Kt qui, toujours plus beaux, plus ils sont regardés,

" Soient, au bout de vingt ans, encor redemandés ;

Lorsqu'il traduisait ce vers d'Horace,

" Fabula quœ posa vult et spedata rcponi (*), "

Despréaux songeait, on n en peut douter, au succès croissant de son cher Racine. On venait de jouer Bérénice^ " dont la trentième représentation avait été ** aussi suivie que la première ("). " Et Madame de Coulanges allait écrire, en 1673, à la Marquise de Sévigné : " Mithridate tsx une pièce charmante... On •* y est dans une continuelle admiration. On la voit '* trente fois ; on la trouve plus belle, la trentième que " la première (3). "

A propos des " vingt ans " assignés comme date lointaine et glorieuse pour la reprise des nobles pièces, n'oublions pas un fait significatif, à la louange de Corneille et de Louis XIV. En 1676, sur Tordre du roi, plusieurs chefs-d'œuvre du grand tragique furent redemandés à Versailles, au bout de trente et de quarante ans. Regain de gloire pour le vieillard, créateur de la tragédie classique.

" Que dans tous vos discours la passion émue " Aille chercher le cœur, réchaulTe et le remue.

Commentaire d'Horace :

" ,,,Poeta meum qui pectus inaniier angit^ ** Irritât^ mulcet^ falsis Urroribus implet (♦). "

I. ^. /*. V. 190. — 2. Rac. Préf. de Bérénice, — 3. 24 févr. — 4. -£"/., L. II, I, V. 211 etseq.

La tragédie va chercher le cœur par le pathétique, réchauffe par la pitié, le remue par la terreur. C'est ainsi que Tentendaient Aristote, Horace ; ainsi que l'entend Boileau avec Racine. La Bruyère marque de cette manière les limites de la Tragédie classique et de la Tragi-comédie : " Le poème tragique vous serre " le cœur dès son commencement... Ce n'est donc pas •• un tissu de jolis sentiments, de déclarations tendres, " d'entretiens galants, de portraits agréables, de mots " doucereux, ou quelquefois assez plaisants pour faire ** rire, suivi à la vérité d'une dernière scène,... où, " pour la bienséance, il y a enfin du sang répandu, et " quelque malheureux à qui il en coûte la vie ('). "

Nous verrons tout à l'heure comment Corneille comprenait son métier, et quel élément il ajoutait aux deux sentiments tragiques aristotéliciens.

" SI d'un beau mouvement Tagrëable fureur ** Souvent ne nous rempUt d'une douce terreur, " Ou n'excite en notre âme une pitié charnaante,

** Douce ierreur*\ ** pùz^ charmante ", tels étaient les deux ressorts de la Tragédie régulière, depuis Euripide et le Stagyrite. La Tragédie grecque ne connaît guère que l'agréable fureur de ces deux beaux mouvements. On y tremble, on y pleure ("). Saint-Evremont, admirateur de Corneille, ne semble pas croire que le théâtre antique fût l'idéal : ** Telle était, dit-il, lenvie

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