‹ L'Art poétique de BoileauChapitre 115 sur 236 · Fénelon, Dial, sur PÉioç. — 4. Préf. à^Iphig · texte numérisé non relu

Fénelon, Dial, sur PÉioç. — 4. Préf. à^Iphig

question plus haute, plus instructive, plus utile, nous réclame.

En dépit d'oiseuses théories, les auteurs s'entendaient pratiquement, pour viser, selon leurs forces, à la douce Terreur, et à la Pitié charmante, lorsque le premier tragique du xvii* siècle franchit ce que Boileau nomme " les limites de l'art " et de la poétique aristotélicienne. Le P. Rapin, dans ses Réflexions sur la Poétique àAristote ('), émettait ce doute : ** Peut-être que le génie de notre nation ne pourrait ** pas aisément soutenir une action sur le théâtre par le ** seul sentiment delà Terreur et. delà. Pitié. "

Corneille avait déjà de fait répondu à ce peut-être, en introduisant sur la scène française un autre élément, plus noble et plus beau, \ Admiration. Lui-même nous en rend compte, dans l'Avis au lecteur, qui précède Nicontède. Son héros, dit-il, " sort un peu des règles " de la Tragédie ", en ce qu'il excite non plus la Pitié, selon la formule ancienne, mais \ Admiration.Qoxvié^e s'applaudit de cette découverte et de ce progrès de Tart dramatique: ** Le succès a montré que la fermeté des '* grands cœurs, qui n'excite que \ Admiration dans ** l'âme des spectateurs, est quelquefois aussi agréable " que la Compassion (') que notre art nous commande ** de mendier pour leurs misères. Il est bon de hasarder ** un peu et ne s'attacher pas toujours si servilement à ** ses préceptes... " — Oui; quand on hasarde, à la façon de Corneille.

Aussi Boileau reconnut-il, longtemps après avoir fait \ Art Poétique, que la Tragédie pouvait se donner

2. Corneille dit Compassion au lieu de Pitié, C'est ce que font aussi Fénélon(dans le r^^dial. j«r/'^//7^.)etRacine,dans laPréfacede Phèdre. Le terme de Compassion semble le plus juste et le plus humain. Compatir dit beaucoup plus que avoir pitié.

de nouveaux ressorts, et que Corneille était heureusement sorti des bornes marquées par leStagyrite: "C est, " dît Boileau, sur ce pied, à mon avis, qu'on doit re- ** garder quantité de ses plus belles pièces de théâtre, " où, se mettant au-dessus des règles de ce philosophe, " il n'a point songé, comme les poètes de l'ancienne " Tragédie, à émouvoir la /^/V^V et la Terreur, mais à " exciter dans Tâme des spectateurs, par la sublimité ** des pensées et par la beauté des sentiments, une " certaine Admiration^ dont plusieurs personnes — et '* les jeunes gens surtout — s'accommodent souvent " beaucoup mieux que des véritables passions tragi- " ques ('). "

Saint-Evremont, partisan à peu près exclusif de Corneille, comme le furent M"^® de Sévigné et Segrais, applaudissait au génie du grand tragique, qui avait appris en vieillissant à éviter ** le trop de larmes ". — '* Autrefois, Corneille donnait tout au sentiment; '* il donne plus aujourd'hui à la connaissance ; il ouvre ** le cœur avec tout son secret ; il le produisait avec ** tout son trouble. Quelques autres ont suivi plus heu- ** reusement la disposition des esprits, qui n'aiment ** aujourd'hui que la douleur et les larmes. Mais je " crains pour vous quelque retour du bon goût ('). "

1. Lettre à M. Ch, Perrault^ 1700. La même année, Boileau disait (en français) à Addison qui était venu le voir : <Aristotle proposes two pas-

< sions that are proper to be raised by tragedy, terror and pity^ but

< Corneille endeavours at a new one, which is admiration, > {Lettres d^ Addison, Dec. 1700),

2. A l'auteur d'une pièce dont Théroine ne faisait que se lamenter; 167 *. Œuv. ch. Éd. Gidel., p. 318. Tout en condamnant les passions tragiques et le théâtre, Bossuet en énumère un certain nombre d'autres, qu'il avait trouvées sans doute chez les grands auteurs dramatiques, ses contemporains : *' Les lois chrétiennes souffriront-elles... qu'on applaudisse de " toute sa force et qu'on arrache l'applaudissement de tout le public ** pour V ambition^ pour la t^loire^ pour la vengeance, ^^xxx le point dhon- •* neur,,, " (Lettre au P. Caffaro,)

" Kn vain vous étalez une scène savante :

Combien de pièces, fabriquées selon toutes les règles anciennes ou nouvelles, et malgré cela très ennuyeuses, très justement sifflées, ou très profondément oubliées ! Telles furent laTragédied'^//«âfedusieurde laMesnardière, et la Zénobie de Tabbé Hédelin d'Aubignac. Les deux auteurs avaient composé des traités savants de l'art dramatique ; et, pour confirmer leurs règles par des exemples, ils avaient minutieusement suivi leurs préceptes pour leur Alinde, ou leur Zénobie. On fit à ces deux chefs-d'œuvre assommants un accueil bien mérité, mais aussi fort injurieux pour les pauvres règles de Fart. Tout le monde se souvient du mot de Condé à propos de Zénobie: — ** Je sais bon gré à Tabbé d'Au- ** bignac, d'avoir si bien suivi les règles d'Aristote. ** Mais je ne pardonne pas aux règles d'Aristote d avoir " fait faire une si mauvaise Tragédie à labbé d'Aubi-

gnac.

Disons que la Pratique du théâtre du même abbé est préférable à sa triste Zénobie, Nous y ferons plus d'un emprunt ;

" Tel excelle \ juger qui rimei^) sottement. "

Même (je dirais volontiers surtout) au xvii« siècle, il y avait de ces esprits étroits, routiniers, qui prétendaient bien ne pouvoir jouir d'une pièce, si elle n'était de tout point " dans les règles " ; si X^protase^ Xsi péripétie, Va^nition, la catastropfie, n'étaient selon la formule dite d'Arîstote. Racine en sut quelque chose. On l'attaqua dans un libelle, où l'auteur '* se plaint que la

I. Rime n'est pas le mot juste. ZénobietsX en prose (!). Boileau estimait la Pratique du théâtre, "J'ai connu, dit-il, M. Tabbé d'Aubignac. Il était '* homme de beaucoup de mérite, et fort habile en matière de poétique, '* bien qu'il sût médiocrement le grec. " {y Réfl, sur Longin.)

" trop grande connaissance des règles Tempêche de se '* divertir à la Comédie (•) ! " Le pauvre homme ! Racine répondait à ces infortunés érudits : ** Je les conjure ** davoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne ** pas croire qu'une pièce qui les touche, et qui leur ** donne du plaisir, puisse être absolument contre les " règles {'). "

" Vos froids raisonnements ne feront qu*attiëdlr *' Un spectateur toujours paresseux d'applaudir ** Et qui, des vains efforts de votre rhétorique *' Justement fatigué, s'endort, ou vous critique.

** Un spectateur toujours... Méchante césure. " (Desmarets, p. 85.) ** Belle césure !" (Pradon, p. 93.) Le dernier vers est une imitation d'Horace: ** -^«/ " dormitabOy aut ridebo. "

*' M. Despréaux, suivant le Bolaeana.ne se cachait '* point d'avoir attaqué directement Otfion (de Cor- ** neille), dans son Art Poétique ;

" Vos froids raisonnements, etc. "

On dirait que Bossuet avait en vue tout ce passage de Boileau, quand il écrivait, en citant les** maîtres de Tart " : ** Le premier principe sur lequel agissent les ** poètes tragiques et comiques, c'est qu'il faut inté- ** resser le spectateur ; et si lauteur ou l'acteur d'une ** Tragédie ne le sait pas émouvoir et le transporter de " la passion qu'il veut exprimer, ou tombe-t-il, si ce " n'est dans le froid, dans l'ennuyeux, dans le ridicule, •* selon les règles des maîtres de l'art : Aut dormitabo, '* aut ridebo, et le reste {^)} "

Bossuet a grandement raison, selon son habitude ; mais il tire de ces considérations certaines conséquences fort peu conformes à celles de Boileau.

I. Préf. de Bérénice. — 2. Ibid. — 3. Max, et Réfl. sur la Comédie.

Le secret est d'abord de plaire et de toucher.

Il n'est pas douteux que Boileau ait lu la préface de Bérénice^ où Racine dît : *' La principale règle est de ^^ plaire et de toucher : toutes les autres ne sont faites ** que pour parvenir à cette première. " Les grands esprits se rencontraient en ce temps-là.

«y^ ^" Inventez des ressorts qui puissent m'attacher.

Des ressorts ti attachent pas.

Pour qu'une tragédie attache et captive, " ce n'est " point nécessité qu'il y ait du sang et des morts. Il " suffit que l'action en soit grande, que les acteurs en ** soient héroïques, que les passions (') y soient exci- *' tées, et que tout s'y ressente de cette tristesse majes- ** tueuse, qui fait tout le plaisir de la Tragédie ('). "

Voilà tous les ressorts de la Tragédie classique. Par une expression. Racine se range ici aux idées de Corneille. En voulant des acteurs '* héroïques ", il réclame et produit nécessairement " l'admiration ".

'* Que, dès les premiers vers, l'action préparée " Sans peine du sujet aplanisse l'entrée.

" Je me ris d'un acteur qui, lent à s'exprimer, '* De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer, " Kt qui, débrouillant mal une pénible intrigue, *' D'un divertissement me fait une fatigue.

Desmarets chicane la fin de ce dernier vers : " Après ** avoir dit justement fatigué, qui nç vaut rien (car il ** n y a pas de justice à fatiguer ses auditeurs) il ne fal- ** lait pas mettre incontinent après : me fait une

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