‹ L'Art poétique de BoileauChapitre 120 sur 236 · Le Menteur {jàjx Lecteur · texte numérisé non relu

Le Menteur {jàjx Lecteur

On connaîtrait peu et mal Lope de Vega, si on le jugeait par les seuls vers de Boileau et par la note de Brossette. Lope s'est permis des licences dans ses Drames ; mais il le faisait bien sciemment, et qui plus est, en prévoyant et en prédisant les critiques dont on poursuivrait son théâtre " en Italie et en France ". Il confessait très volontiers ces crimes de lèse-tragédie et il en riait de très bon cœur : J'ai composé, disait-il vers 1600, ** 483 Comédies, qui toutes, excepté six, " pèchent grièvement contre les règles de lart. '* Il explique en même temps ses motifs, avec une ingénieuse désinvolture, dans son Arte nuovo de hacer comedias en este tiempo. Voiei quelques lignes de cet Art poétique, fort différent de Tceuvre grave et solennellement didactique que nous étudions.

** Je n'ai composé que contre les règles de Fart. Ce ** n'est pas, grâces à Dieu, que je les ignore. J'étais ** encore écolier, et le soleil n'avait pas, depuis ma nais- ** sance, passé dix fois du Bélier aux Poissons, que ** toutes ces théories m'étaient familières...

** Plusieurs fois, j'ai écrit suivant ces principes que " peu de personnes connaissent. Mais aussitôt que je ** vois paraître ces compositions monstrueuses, pleines ** d'apparences magiques, où accourent le peuple et les ** femmes, idolâtres de ces sottises, je retourne à mes *' habitudes barbares; — et lorsque j'ai à écrire une ** Comédie, j'enferme toutes les règles sous de triples ** verroux; j'éloigne de mon cabinet Plaute et Térence, " de peur d'entendre leurs cris, caria vérité réclame à ** haute voix dans ces livres muets; et j'écris alors ** suivant l'art qu'ont inventé ceux qui ont voulu obte- ** nir les applaudissements de la foule. Après tout, ** comme c'est le public qui paie ces sottises, il est ** juste qu'on le serve à son goût...

** Ayez soin que votre sujet ne présente qu'une ** action. — Ouant à renfermer toute l'action dans ** l'espace d'un jour, ne vous en inquiétez pas, bien ** que ce soit l'avis d'Aristote : nous avons déjà décliné ** son autorité, en mêlant ensemble Tragédie et Comé- ** die. Contentons-nous de la renfermer dans le temps " le plus court qu'il nous sera possible; à moins toute- ** fois que le poète ne compose une histoire, durant ** laquelle s'écoulent plusieurs années. Et dans ce cas, ** il pourra placer les intervalles de temps dans les ** entr'actes; comme, aussi bien, si quelqu'un de ses ** personnages a un voyage à faire.' Ces libertés, je le ** sais, révoltent les connaisseurs; eh bien! que les ** connaisseurs n'aillent pas voir nos pièces.

** Combien de ces gens-là se signent d'effroi, en ** voyant qu'on donne plusieurs années à une action, ** qui devrait s'accomplir dans le terme d'un jour arti- ** ficiel ; car on ne voulait pas même nous accorder les ** vingt-quatre heures! Pour moi, considérant que ** l'avide curiosité d'un Espagnol eissis au spectacle ne ** peut être satisfaite, qu'on ne lui représente en deux *' heures tous les événements, depuis laGenèse jusqu'au *' jugement dernier, je trouve que, — si notre devoir ** est de plaire aux spectateurs, — il est juste que nous •* fassions tout ce qu'il faut pour atteindre ce but...

** De tous les barbares, nul ne mérite ce titre plus ** que moi, puisque j'ai l'insolence de donner des [)ré- ** ceptes contre l'art, et cjue je me laisse entraîner au ** courant, au riscjue d'être traité d ignorant par l'Italie ** et parla France. Mais cju'y [)ourrais-je faire (')? " — Quel charmant *' barbare"!

Dans sa Guerre des Anciens et des Modernes, Cal-

I. Théâtre choi:,i Je L.*pc de /V^i/, irad. de D.unab-llinanl, l. i

LAKT IvàlIvV K. — n. 14

hères traite Lope, selon que Despréaux le lui a appris : Dans le camp des Modernes, ** le Généralat des Poètes " dramatiques fut déféré à Dom Lope de Vega (*) tant '* pour la beauté de ses pensées et la fécondité de son '* génie, que pour la haine irréconciliable (?) qu il a " contre les Anciens et contre toutes leurs règles; car ** il s est moqué de celles d'Aristote et d'Horace dans ** toutes ses pièces de théâtre; où, au lieu d'observer ** la règle des vingt-quatre heures, et celle de l'unité ** du lieu et de Faction, il a souvent"représenté dans une " seule pièce ce qui s'est passé en divers pays, durant " l'espace d'un siècle (*). "

** Mais nous, que la raison à ses règles engage, '* Nous voulons qu'avec art l'action se ménage :

Ici, deux remarques s'imposent. D'abord est-ce bien la raison, qui renferma le génie français dans les règles étroites dont nous allons voir le détail? Ne sont-ce pas plutôt Mairet, d'Aubignac, Chapelain et l'Académie? Sans doute la raison fut pour quelque chose, pour beaucoup dans cet asservissement aux unités; sans doute aussi le théâtre français classique, et toute notre littérature classique, sont par excellence raisonnables. Mais est-ce la raison qui est responsable de toutes les tortures, où les minutieuses entraves des unités de lieu et de temps mirent Corneille et ses successeurs ?

Un fait plus évident, c'est que la " raison ", les ** règles ", r ** art " dont parle Boileau, n'étaient pas connus depuis bien longtemps en-deçà des Pyrénées, Toutes ces choses respectables avaient à peu près l'âge

1. Lope S'appelle ici Dom Lope, à plusieurs titres; comme noble, comme prêtre, et comme membre du tribunal de l'inquisition. Calderon, successeur de Lope, fut prêtre aussi.

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