I. — UNITÉ DE TEMPS
En 1630, Corneille n'avaît pas encore été malmené par r Académie; et îl sortait encore volontiers des " 24keures'\ Il le déclare dans la Préface de Clitandre: " Que si j ai renfermé cette pièce dans la règle d'un '* jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point ** mis M élite, ou que je me sois résolu à m'y attacher " dorénavant. Aujourd'hui, quelques-uns adorent cette " règle, beaucoup la méprisent; pour moi, j'ai voulu '* seulement montrer que si je m'en éloigne, ce n'est *' pas faute de la connaître. "
En 1634, dans sa Comédie delà Veuve, Corneille était encore indépendant: "J'ai cherché, dit-il 2m lecteur, *' quelque milieu pour la règle du temps, et me suis " persuadé que, la Comédie étant disposée en cinq actes, ** cinq jours consécutifs n'y seraient point mal em- ** ployés. '* Mais en ce temps-là, Corneille étant venu de Normandie à la capitale, entendit parler de la règle des ** vingt-et-quatre heures, l'unique règle que l'on ** connût en ce temps-là". Il apprit que sa première Comédie péchait contre cette loi ; mais au lieu de se repentir, il voulut se venger des législateurs. " Pour ** justifier Mélite contre cette censure par une espèce ** de bravade et montrer que ce genre de pièces avait ** les vraies beautés du théâtre, j'entrepris d'en faire ** une régulière (c'est-à-dire dans ces vingt-et-quatre *' heures), pleine d'incidents et d'un style plus élevé, ** mais qui ne vaudrait rien du tout ; en quoi je réussis ** parfaitement ('). "
Cette réponse est admirable d'ironie et de fierté. Dans rÉpître en tête de la Suivante, Corneille accorde déjà qu'il est bon de s'assujettir aux règles *' afin de ne pas
l. Examen dç Clitandre,
CHANT IIX.
" déplaîre aux savants. " Néanmoins il est libre encore : J'aime à suivre les règles ; mais loin de me rendre * leur esclave, je les élargis et resserre, selon le besoin " qu en a mon sujet, et je romps même sans scrupule " celle qui regarde la durée de l'action, quand sa séVé- " rite me semble absolument incompatible avec les " beautés des événements que je décris. "
Cette fierté «ne dura pas. Pour le Cid, Corneille se soumit au joug. Il avoue que la pièce en souffre un peu ; mais il l'avoue en homme résigné. Il eût fallu, dit-il, " sept ou huit jours de patience "à Chimène, avant de demander justice une seconde fois. ** Mais les vingt- ** et-quatre heures ne l'ont pas permis ; c'est l'incom- ** modité de la règle. Passons à celles de l'unité de lieu, " qui ne m'a pas donné moins de gêne en cette pièce." Corneille se met à la gêne désormais et travaille non plus seulement '* à l'heure ", mais presque à la minute. Malheureusement pour les humbles serviteurs d'Aristote, le maître n'avait pas nettement défini ce qu'il signifiait par ** un tour de soleir , Etait-ce un jour réel? wxi ]oMX artificiel ? Çjx^ivç. question. D'Aubignac, s'appuyant sur Castelvetro (*) et Piccolomini, décida qu'il fallait entendre ce tour de soleil, non pas des vingt-etquatre heures, mais d'un jour artificiel. Puis,il se rangea à l'opinion de Scalîger qui étendait l'action dramatique à ** l'espace de six heures ", **six heures ou huit tout ** au plus", dit Ménage ('); c'était peu. Mais c'était probablement trop encore pour d'Aubignac. Aussi faisaitil des vœux pour **que l'action du poème ne demandât ** pas plus de temps, dans la vérité, que celui qui se
1. Castelvetro, l'un des grands partisans des " douze heurts " accuse les anciens eux-mêmes d'avoir négligé cette règle. " i\W/a ^/W^ ^^x^j, " hanno peccato Euripide^ e Piaula^ e d^aiM.'^CelsL suffit à prouver que la règle de Castelvetro ne vaut rien. ( K Miscellanea de Ména^e^ 1 1* P., p. 43.)