I. Op. cit., p. 306-7. — 2. P. Mourgues, op. cit., p
notre disette en fait d'élégies : ** Les poètes élégiaques, quoique en grand nombre, n'en purent trouver aucun qu ils jugeassent digne d'être leur Général. Ils furent contraints de déférer ce titre à une femme, '• en la personne de la Comtesse de la Suze ('). "
Mais apparemment c'était par courtoisie que M. de Callières mettait cette comtesse en si haut lieu. M"^« de la Suze mourait vers le moment où Boileau écrivait ses préceptes de l'Élégie. M^^® de Scudéry admirait fort les élégies de la Dame. Au tome vin^ de sa CUlie, elle prophétise ainsi la gloire élégîaque de cette Muse, peu recommandable : ** Elle fera des Élégies si belles,... *' qu'elle surpassera tous ceux qui l'ont précédée, et ** tous ceux qui la voudront-suivre. " Par malheur, un honnête homme ne peut guère se permettre la lecture de ces œuvres trop légères et trop vantées jadis (').
Le xvii« siècle ne réussit pas mieux que le xvi® dans ce genre plaintif. Vauquelin, faisant l'histoire des pleurs poétiquement versés en France, convenait que le prix de l'élégie n'était pas encore gagné,de son temps:
" Les vers que les Latins, d'inégale jointure,
" Nommaient une Élégie^ aigrette en sa pointure,
" Servaient tant seulement, aux bons siècles passés,
" Pour dire après la mort les faits des trépassés;
" Depuis, à tous sujets. Ces plaintes inventées
'* Par nos alexandrins sont bien représentées
" Et par les vers communs (3); — soit que diversement
" En stances ils soient mis, ou bien joints autrement.
" Cette Élégie un Lay nos Français appelèrent,
" Et Tépithète encor de triste lui baillèrent.
" Beaucoup en ont écrit; tu les imiteras,
'* Et le prix non gagné peut-être emporteras (*). "
Peut-être.
I. P. 59. — 2. V. Goujet, t. XVII, p. 305. — 3. Cest-à-dire de dix syllabes. — 4. L. I,
*' Je hais ces vains auteurs dont la muse forcée " M'entretient de ses feux toujours froide et glacée; " Qui s'affligent par art, et, fous de sens rassis, " S'érigent pour rimer en amoureux transis.
Donc Boileau, , comme ses contemporains, admet que Télégie pleure, sans prendre des habits de deuil, sans se pencher sur des tombes, sans même s'occuper des sérieuses douleurs de la vie. Cette élégie aux larmes glacées est tout simplement une forme de poésie anacréontique et galante.
Ailleurs, dans la très illustre Satire ix^ Boileau s'était moqué de ces prétendus élégiaques à " l'esprit hébété ", qui s'en vont
" Pour quelque Iris en Pair faire les langoureux,
" Lui prodiguer les noms de SoUil et dUAurore,
" Et, toujours bien mangeant, mourir par métaphore. "
Cette poésie très sotte, très ennuyeuse, très usée, fut une des plaies littéraires du xvii^ siècle. Les recueils du temps en regorgent ; quand on en a lu deux pages, ou moins encore, on en a la nausée. Boileau est fort louabled'avoir jeté son dédain sur ces sottises; beaucoup plus louable que d'avoir fait la chasse aux Cotins.
*' Leurs transports les plus doux ne sont que phrases vaines,
" Ils ne savent jamais que se charger de chaînes,
" Que bënlr leur martyre, adorer leur prison,
" £t faire quereller le sens et la raison.
" Ce n'était pas jadis sur ce ton ridicule
" Qu'Amour dictait les vers, que soupirait Tlbulle;
" Ou que du tendre Ovide animant les doux sons.
Il donnait de son art les charmantes leçons.
Il faut que le cœur seul parle dans l'Élëgle.
Ce dernier vers est-il bien une conséquence de ce qui précède } On ne l'y rattache que par un effort de raisonnement. — Boileau eût fort bien pu se dispenser
de vanter les poèmes coupables d'Ovide et de Tibulle. Après tout, mieux vaut encore être ridicule que d'être libertin et infâme.
Connalt-on beaucoup de ces élégies, inspirées parle cœur, et datées de Tépoque de Boileau ? Les Nymphes de Vaux méritent peut-être ce nom d'Élégie, vu que le cœur y parle. Où sont les autres œuvres poétiques d alors, oîi un cœur se révèle ?... \J Allégorie des brebis de M'^^Deshoulières est un jeu d'esprit, terminé par un coup d'encensoir mythologique. — Despréaux avoue à Brossette (ou mieux à tout le monde) que le premier démon qui lui inspira des vers, fut la mort de ^sa jeune parente, nommée poétiquement Orante; Boileau n'eût osé l'appeler par son nom de baptême. Sa muse élégiaque pleura donc sur ce cercueil. Mais, le sonnet que commit la muse du futur satirique est aussi gai que plaintif et passablement misérable.
Si j'avais à chercher,dans des vers contemporains de XArt Poétique.QQ sentiment vrai, sincère, où l'on devine le cœur et presque les larmes, je choisirais volontiers deux petits quatrains du pauvre Abbé de Cassagne, maltraité par Despréaux :
" Roses, en qui je vois paraître
" Un éclat si vif et si doux,
" Vous mourrez bientôt; mais peut-être
" Je dois mourir plus tôt que vous.
" La mort, que mon âme redoute,
" Peut m*arriver incessamment :
" Vous mourrez en un jour sans doute,
" Et moi peut-être en un moment ('). "
N'est-ce pas le ton de l'Élégie? N'est-ce pas ainsi qu'eût chanté ou gémi le jeune malade d'André de Chénier, ou celui de Millevoye }