‹ L'Art poétique de BoileauChapitre 141 sur 236 · L. III · texte numérisé non relu

L. III

C'est, en vers du xvi' siècle, la même pensée que Boîleau revêt d'hexamètres concis. — C'est ce que l'Abbé d'Aubignac avait élucidé en prose, presque dans les mêmes termes que Boileau : Il y a, dit d'Aubignac, des sujets composés ** d'incidents, tntrigueSy ** ou événements ; lorsque, d'acte en acte et presque de *' scène en scène, il arrive quelque chose de nouveau, ** qui change la face des affaires du théâtre ; quand '* presque tous les acteurs ont divers desseins, et que '* tous les moyens qu'ilsinventent pour les faire réussir, ** s'embarrassent, se choquent et produisent des acci- ** dents imprévus ; ce qui donne une merveilleuse ** satisfaction aux spectateurs, une attente agréable et " un divertissement continuel (') ".

Boileau convient, dans ses Réflexions sur Longin, que l'Abbé d'Aubignac s'entend à merveille aux affaires de Poétique. Il nous semble que Boileau a fait plus que de louer la Pratique du T/iéâtre et qu'il s'en

est servi.

" La Tragédie informe et grossière en naissant,

** N'était qu'un simple chœur où chacun, en dansant,

" Et du dieu des raisins entonnant les louanges,

'* S'efforçait d'attirer de fertiles vendanges,

*' Là le vin et la joie éveillant les esprits,

'* Du plus habile chantre un bouc était le prix.

'* Canniruqui tragico vilem ceriavit ob hircutn.,, (*) "

Brossette fait ainsi l'historique de ce passage : ** Ce ** qui est dit ici de la naissance et du progrès de la •* Tragédie est tiré d'Aristote et d'Horace dans leur ** Poétique, et de Dîogène Laërce, dans la vie de ** Solon. " Est-ce que Despréaux n'a pas eu aussi quelque souvenance de Vauquelin ? Leurs rimes et leurs idées ont des airs de parenté:

I. Prat, du Th.j 1. 1, liv. II, p. 6l. — 2. Hor. A. P. V. 220.

" Quand, au cotnmenceinent, au temps de leurs vendanges^

*• Que les Grecs célébraient de Bacchusles louanges^

*' Ils dressaient des autels de gazons verdelets,

** Et chantaient à Tentour quelques chants nouvelets,

*' Puis joyeux^ envinés ('), simples et sans malice,

^* D'un grand bouc amené faisant le sacrifice,

** Ils le mettaient en jeu, trépignant des ergots (*).

" Et ce bouc s'appelait en leur langue Tragos ;

** D'où vint premièrement le nom de la Tragédie :

" Et celui qui chantait de plus grand'mélodie

" De ce loyer était content infiniment (3). "

Voici, plus en détail, la même histoire, daprès

Abbé d'Aubignac : ** Bacchus ayant trouvé l'art d^ planter la vigne, de la cultiver et de faire du vin, l'enseigna à Icarius,qui tenait lors une petite contrée du pays d'Attique, à laquelle même il donna son nom. Icarius ayant aussitôt mis en pratique cette belle invention, rencontra dans les vignes, au temps des vendanges, un bouc qui mangeait les raisins, et qui en faisait un grand dégât. Ce fut pourquoi, le considérant en qualité d'ennemi de Bacchus, il le lui immola, comme une victime très convenable. Et à ce sacrifice ayant appelé ses voisins, ils s'avisèrent tous ensemble de danser et de sauter à Tentour, avec quelques louanges du dieu qui leur avait donné le vin, et qu'ils vengeaient de l'outrage que cet animal lui avait fait. Ce qui leur sembla si plaisant et si religieux, que, tous les ans, ils continuèrent le même sacrifice avec danses et chansons en l'honneur de Bacchus, et nommèrent cela Trygodie, c'est-à-dire chansons de vendanges.

'* Or, les Athéniens ayant transporté cette cérémonie dans leur ville, les meilleurs poètes s'en mêlèrent, et en firent une occasion de disputer l'honneur de la

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