‹ L'Art poétique de BoileauChapitre 158 sur 236 · I. Préf. d^Esiher. — 2. V. Examen de Polytucte · texte numérisé non relu

I. Préf. d^Esiher. — 2. V. Examen de Polytucte

'' et la patience de nos saints sont trop contraires aux " vertus des héros que demande le théâtre ('). " Comme si tous les héros tragiques devaient être des matamores ou des ferrailleurs ! Racine infligea un magnifique démenti aux théories de Saint-Évremont. Mais je croirais volontiers que le succès à'Est/ier, comme celui des Plaideur s, g^grï?i beaucoup à la présence et aux suffrages du Roi. D'ailleurs, même selon les idées de Saint-Évremont, ^'^M^r avait plus de chances de réussite au ^théâtre qu'un martyre, ou toute autre pièce chrétienne. ** A la vérité, dit-il, les histoires du Vieux ** Testament s accommoderaient beaucoup mieuxà notre ** scène. Moyse, Samson, Josué, y feraient un tout ** autre effet que Polyeucte et Néarque. Le merveil- ** leux qu'ils y produiraient a quelque chose de plus •* propre pour le théâtre ('). " — Pourquoi ?...

Par une coïncidence, digne de remarque, Tannée même où Polyeucte apparaissait au théâtre, malgré l'hôtel de Rambouillet, Jules de la Mesnardière, une des victimes de Boileau (^), reconnaissait aux Tragédies sacrées leur droit de cité sur notre scène. Il n'y apportait qu'une restriction, à notre avis, très sage. — " Le poète doit être plus exact en traitant les aven- ** tures qu on trouve dans les Saintes Lettres. Si donc " il en tire quelqu'une de ces archives sacrées, qu'il •* s'attache sévèrement à toutes les circonstances qui " sont expliquées dans ces livres. Qu'il songe que c'est ** un crime approchant du sacrilège, de renverser inso- ** lemment un ordre mystéreux, de qui même l'Esprit ** de Dieu s'est rendu le secrétaire.

** Qu'il pense qu'en ces occasions la vérité historique

I. Œuvr. chois,y édit. Gidel, p. 303-305. — 2. Ibid,^ p. 305. — 3. V. ch, IV.

** doit emporter hautement la vraisemblance théâ- •* traie ('). "

Racine avait-il lu la Poétique de la Mesnardière ? Peut-être. Peut-être aussi avait-il deviné ce même précepte à la seule lumière de sa foi. Un passage de la Préface à'Esther rappelle ce que Ton vient de lire ; citons-le : *' Il me sembla que, — sans altérer aucune ** des circonstances tant soit peu considérables de rÉcri- ** ture sainte, ce qui serait, à mon avis, une espèce de ** sacrilège — je pourrais remplir toute mon action avec ** les seules scènes que Dieu lui-même, pour ainsi dire, ** a préparées. " Quelle distance de ce langage de Racine converti, aux théories païennes de son cher Despréaux !

fi

Seulement les acteurs laissant le masque antique. Le violon tint lieu de chœur et de musique.

Un mot d'abord sur la construction et le sens de ces deux vers. Le sens est celui-ci : Les acteurs jouant des personnages antiques, ne prirent plus le masque, donné par Eschyle et par ses successeurs, aux héros des Tragédies grecques. La construction absolue du premier vers nuit à la clarté ; il semble que le second indique une conséquence du premier. Le sens alors serait : Plus de masques, donc plus de chœurs. — Notons aussi que le mot seulement n'est guère poétique, et que Ton pourrait bien chicaner ce violon tenant lieu de musique.

Au temps des Mystères^ la musique était simple comme la poésie. Mais le violon ou rebec était un des instruments de ces orchestres primitifs. Vauquelin en fait l'histoire :

I. Jules de la Mesnardière, Poétique^ édit. de 1640, p. 32 et 33.

l'art POâTIQl'B. — II.

"... Nos vieux Français usaient de leur r^^^r,

" De la flûte de bouis ('), et du bedon (') avec,

** Quand ils représentaient leurs Moralités belles,

" Qui, simples corps volaient sans plumes et sans ailes.

** De chœur ils n'avaient point : et par actes leurs jeux

" N'étaient point séparés (3). "

La renaissance des pièces grecques bannit du théâtre l'orchestre de nos vieux ménétriers et le reôec fit place au violon dans les entractes. *' Aujourd'hui (1640) la '* musique n'est pas employée dans les poèmes, mais ** seulement autour des poèmes, pour occuper les ** espaces qui en divisent les actes (^). "

Ce remplacement des chœurs antiques par le violon ** raclé dans les entractes {^) '* est-il bien un progrès ? Bernard Lamy l'affirme ; Fénelon penche à le croire, Racine en doute ; Boileau, vers la fin de sa vie, le nie hardiment.

** Nos poètes, dît Bernard Lamy, qui entendent le ** théâtre mieux que les anciens, en ont banni les ** chœurs (^). " Fénelon est moins catégorique. Il expose son opinion ** sans vouloir contredire celles des per- '* sonnes plus éclairées. " — " Je ne puis goûter les " ^Art:«r.y dans les Tragédies; ils interrompent la vraie *• action. Je n y trouve point une exacte vraisemblance; " parce que certaines scènes ne doivent point avoir *' une troupe de spectateurs. Les discours du chœur " sont souvent vagues et insipides. Je soupçonne tou- * jours que ces espèces d'intermèdes avaient été intro- " duits avant que la Tragédie eût atteint à une cer- '* taine perfection ('). " Fénelon semble avoir ignoré l'histoire de la Tragédie eschylienne et méconnu le

1. Buis. — 2. Tambour. — 3. L. il, — 4. La Mesnardière, Poétiquey p. 12. — 5. M. Géruzez, notes de VArt Poét, — 6. Nouvelles Réfl,^ sur CArt Poétique^ 1678, p. 143. —7. Tuttre à PAcad.^ ch. X.

rôle du chœur, personnage essentiel dans les drames de Sophocle. Pareille ignorance est-elle concevable chez le plus grec des français ?

Racine avait approfondi davantage lart scénique d'Athènes : et, malgré les usages reçus, il avait songé au moyen d'introduire en plein théâtre de Paris, les chœurs autrefois si goûtés sur TAcropole. ** Je m'aper-

* çus, dit Racine dans sa Préface d*^^/^^r,qu en travail- ' lant sur le plan qu'on m'avait donné, j'exécutais en

* quelque sorte un dessein qui m'avait souvent passé ' dans l'esprit ; qui était de lier , comme dans les

* anciennes Tragédies grecques, le chœur et le chant

* avec l'action, et d'employer à chanter les louanges

* du vrai Dieu cette partie du chœur que les païens

* employaient à chanter les louanges de leurs fausses

* divinités. "

Esther avait mis Racine " en goût ", dit M^^^ de Caylus ; et il écrivit encore les chœurs à'Athalie. Fénelon ne comprenait pas la fonction de cet acteur collectif; Racine montra qu'il l'entendait comme Sophocle ; il choisit un coryphée ** portant la parole " pour le chœur et chantant avec lui. " J'ai aussi, ajoute-t-il, ** essayé d'imiter des anciens cette continuité d'action ** qui fait que leur théâtre ne demeure jamais vide, ** les intervalles des actes n'étant marqués que par des ** hymnes et par des moralités du chœur, qui ont rap-

* port à ce qui se passe ('). "

Quand Boileau connut les chœurs d'iC^M^r et d'-^thalicy il déclara hautement que ce retour vers le passé était un progrès. *' Esther et Athalie ont montré com- ** bien l'on a perdu en supprimant les chœurs et la

musique.

Page 1