V. Lettre à PAcnd., ch. VI
CHANT IXI.
*' C'était (dit Barbier), grand dommage *' Que tant de gens morts à la fois, '* Qui n'étaient turcs que de visage ; " Car pour les mœurs, pour le langage, " C'étaient des naturels françois ('). "
Malgré le précepte de Boileau, il est bien certain que la Tragédie classique n'entrait point, comme fait le drame romantique, dans les détails de vie intime, détails familiers^ — parfois puérils — que nous appelons couleur ^x. pittoresqtie. On ne se mettait pas plus en peine au xvii« siècle, pour le décor, ou pour la toilette des personnages. Depuis Corneille, et longtemps après lui, il y eut, en tout, cinq ou six décors types : décor salon, décor jardin ou forêt, décor palais, décor place publique. — Et si la pièce exigeait plusieurs décors différents et successifs, on les juxtaposait sur la scène.
Pour la Tragédie on n'avait que trois types d'habits: \^ L'habit du jour, 2° l'habit espagnol, 3° un habit antique, tout de convention. ** On vit Phèdre au xvii<^ ** siècle, en robe de velours amaranthe, avec un dia- *' dème surmonté de panaches ; au xviii^ siècle, Élec- ** tre avec un œil de poudre, et Clytemnestre en ** paniers ('). "
— L'honnête et savant Baillet commente savamment le vers de Boileau :
Les climats font souvent les diverses humeurs.
Il en recherche les causes philosophiques, et cite Aristote. Citons-le lui-même : Ilparle, non des personnages de Tragédie, mais des auteurs. Cela ne change rien à la thèse. ** Plutôt que de faire schisme avec le plus ** grand nombre des critiques, il faut convenir avec •* eux que les auteurs étant composés de matière
T. V. Deltour, Ennemis de Racine^ p. 291 etc.
2. Voir le Bulletin de C Acatiémie de Clermont^ 1*=' oct. 1883.
L'ART POÉTIQUK.
** corporelle aussi bien que de substance spirituelle. îft ** participent au moins par cet endroit à la qualité de ** Tair qu'ils respirent, et du terrain qui les nourrit, et ** on peut leur accorder que le génie particulier des ** lieux se communique à lesprit, soit par Torgane des '* sens, soit par telle autre impression qu'il leur plaira, " et que : Les climats font souvent les diverses hu- ** meurs ('). " Cela posé. Baillet étudie tout au long les humeurs des peuples passés et présents. Il termine par une apologie et un panégyrique de la France, selon ** le devoir d'un bon citoyen ('). '* Saint-Évremont, dont Texil avait élargi les connaissances et les idées, jugeait, comme il suit, les goûts français : ** Un des ** grands défauts de notre nation, c'est de ramener tout ** à elle, jusqu'à nommer étrangers dans leur propre *' pays, ceux qui n'ont pas bien ou son air, ou ses ma- ** nières. " L'auteur applique cette considération aux caractères de notre scène tragique. Il s'élève contre les esprits étroits qui plaignent Corneille de n'avoir point francisé ses héros antiques : ** Corneille, qui fait *' mieux parler les Grecs que les Grecs, les Romains ** que les Romains, les Carthaginois que les citoyens ** de Carthage ne parlaient eux-mêmes ; Corneille qui " presque seul a le bon goût de l'antiquité, a eu le ** malheur de ne pas plaire à notre siècle, pour être ** entré dans le génie de ces nations, et avoir conservé
\.Jujr, des S av. I, p. 122.
2. Après avoir réfuté les étrangers qui dénigrent les qualités de l'esprit Français, il cite les écrivains d'Allemagne, d'Espagne et d'Italie, qui nous ont rendu justice ; Heinsius qui appelle la France '* la mère et la " princesse des Arts " ; — Antoine Lulle qui définit les Français : *' un peuple né dans la délicatesse de l'esprit, naturellement poli, vif et " subtil ; " — Jules César Scaliger, qui caractérise ainsi notre nation : '* une nation habile à tout, soit aux lettres, soit aux armes, généreuse, *^ sincère, et gardant la foi plus constamment qu'aucun autre peuple,'' etc. {Jug,de5 Sav, I, p. 1 54-191.)
, et des des ira.
llH-
les par Ion ï\i es.
le^
lUt
re a- j jx !
re
ïi
** (dans Sophonisbe) à la fille d'Asdrubal son véritable •*• caractère ('). "
Les barbares en pareils cas ne sont pas les auteurs,
ni leurs héros.
'* Gardez donc de donner, ainsi que dans Clélle, " L'air ni l'esprit français àTantlque Italie.
"... Who make old Romans like our English move. "
(Dryden.)
Pauvre Clélief i\uç, d*Épigrammes elle eut à essuyer avant de s'endormir parmi la noble poudre .des bibliothèques érudites !
Despréaux lui en décocha de terribles en mainte occurrence. Il écrit à Brossette : — ** Cest effective- ** ment une très grande absurdité à la Demoiselle, " auteur de cet ouvrage, d avoir choisi le plus grave ** siècle de la république romaine, pour y peindre les ** caractères de nos Français. Car on prétend qu il n'y ** a pas dans ce livre un seul Romain, ni une seule *• Romaine, qui ne soient copiés sur le modèle de ** quelque bourgeois ou de quelque bourgeoise de son ** quartier. On en donnait autrefois une clef qui a " couru (') ; mais je ne me suis jamais soucié de la ** voir. Tout ce que je sais, c*est que le généreux Her- ** minius, c'était M. Pellisson ; lagréable Scaurus, ** c'était Scarron; le galant Amilcar, Sarrasin, etc. Le **. plaisant de l'affaire est que nos poètes de théâtre, *• dans plusieurs pièces, ont imité cette folie, comme *' on le peut voir dans la Mort de Cyrus du célèbre ** M. Quinault, où Thomyris entre sur le théâtre en * cherchant de tous côtés, et dit ces deux beaux vers :
** Que Ton cherche partout mes tablettes perdues, " El que, sans les ouvrir, elles me soient rendues.
I. Œuv. A/i'i., t. I,p. 212. — 2. Somaise, Z>/WiV7;f. des Précieuses,
*' Voilà un étrange meuble pour une reine des Mas- " sagètes dans un temps où je ne sais si lart d'écrire '' était inventé (').
Naturellement C/^/z> figure dans les Aéros de Roman, On y voit : •* Ce grand borgne d'Horatius Coclès qui ** chante à un écho" des Enfers ** une chanson qu*il ** a faite pour Clélie, " On y voit Clélie en personne expliquant à Pluton la géographie du royaume de Tendre. Et le sombre monarque assure que le chemin de cette carte est le ** grand chemin des Petites Mai- '* sons ". Enfin on y voit les héros de C///^> défiler par devant un Français qui s'écrie :
'* Hé ! ce sont tous la plupart des bourgeois de mon ** quartier ! Bonjour, M"^« Lucrèce; bonjour, M. Brutus ; ** bonjour, M"^ Clélie; bonjour,M. Horatius Coclès. "
Au combat du Lutrin^ parmi les projectiles qui s'appellent Almérinde, Simandre, et Caloandre, figurent les tomes de la Clélie, et
" A plus d'un combattant la CUlie est fatale («). "
Dans la Satire x^ Clélie fut encore le point de mire d'un trait cruel. M^^^ deScudéry avait alorsquatre- vingtsix ans ; cette attaque nouvelle et quasi posthume la révolta contre le ** satirique public ". — ** Il donne, ** écrit-elle, le 6 mars 1694, "^ coup dégriffé, suivant '* sa coutume, à Clélie, sans raison et sans nécessité. *' Mais je suis accoutumée à mépriser ce qu'il dit contre '' ce livre et je n'y répondrai pas. " — Elle écrivait, quatre jours plus tard : — ** Il donne un coup de griffe '• assez mal à propos à Clélie, Et j'imite ce fameux *' Romain qui, au lieu de se justifier, dit à l'assemblée : *' Allons remercier les dieux de la victoire que nous •' avons gagnée ! Car, au lieu de répondre à ce qu'il dit,