Les j siècles de Litt
" La nature est en nous plus diverse et plus sage, " Chaque passion parle un différent langage : *' La colère est superbe et veut des mots al tiers ; " L'abattement s'explique en des termes moins fiers.
Paraphrase d'Horace :
" Format enim naiura prius nos intus ad omnem ** Fortunarum habit um : juvat aut impellit adiram, " Aut ad humum vuerore gravi deducit et angit; ** Post effertanimi motus interprète lingua (')."
Des mots ailiers. Cette épithète choque Pradon. '* Ce
* mot laitier est encore un de ses mots favoris,
* comme y»/, sot ^t faquin. II le met souvent en usa-
* ge. Mais je crois qu'il y a des termes de tempé- ' rament, qui suivent les humeurs de l'auteur qui les
* consacre " (').
" Que devant Troie en flamme Hëcube désolée Ne vienne pas pousser une plainte ampoulée,
On a voulu voir dar^s ce dernier vers un effet d'harnonie imitative, à cause de la répétition de la lettre ? ; mais on trouve ailleurs chez Despréaux semblable épétition, où l'harmonie ne gagne rien :
** Le Parnasse...
" Diffama le papier par ses propos menteurs " (3).
" Ni sans raison décrire en quel affreux pays *' Par sept bouches l'Euxin reçoit le Taaaïs.
** Sénèque le tragique, Troade, se. i " dit Boileau. Kécube, dans la Troade, pousse en effet une tirade léclamatoire en face des ruines de Troie ; elle ne décrit Das précisément 1' ** affreux pays " dont plaisante Boi-
1. V. 105 et seqq. — 2. Nouv, rem.^ p. 94. — 3. Ep. IX, v. 142.
CHANT m.
leau; mais en énumérant les nations venues au secours de cette ville ,
" Le rempart de TAsie et Touvrage des dieux ",
Hécube nomme le peuple
" Quifrigidum " SepUna Tanaim ora pandentem bibit ".
" Non erat his locus "•
*' Tous ces pompeux amas d'expressions frt voles " Sont d'un dëclamateur amoureux de paroles,
" Notre auteur — c'est Brossette qui parle — note '* Sénèque le tragique ; mais il avait aussi en vue le " grand Corneille, dans les Tragédies duquel il y a '* quelques endroits qui sentent un peu la déclamation; •• particulièrement la première scène de La mort de " Pompée, oïl d'abord, après les quatre premiers vers, " il met de grands mots dans la bouche de Ptolomée, ** pour exagérer les vaines circonstances d'une déroute ** qu'il n'a point vue ". (Préface du Sublime^ à la fin.) — En cette même page citée par Brossette, Boileau dit tout au long son admiration pour la sublime réponse du vieil Horace : quil mourût, dont '* la simplicité ** même fait la grandeur ". ** Ce sont là, continue Boi- ** leau, de ces choses que Longin appelle sublimes, et ** qu'il aurait beaucoup plus admirées dans Corneille, ** s il avait vécu du temps de Corneille, c^^ ces grands •* mots dont Ptolomée remplit sa bouche. "
" Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez : '* Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez.
Pradon croit que ces deux verbes abaissiez et pleuriez ne sont ** pas des rimes assez riches ^our un poète
*' si altierque M. D*** ('). " Pradon aurait pu ajouter que les deux vers riment à rhémistiche.
Ces deux hexamètres représentent les deux pensées d'Horace bien connues :
** Et iragicus plerumque dolet serment pedestn (■); "
" Si vis me flere^ dolendum est
" Primum %psi Hbi (3). "
" Si tu veux que je pleure, il faut premièrement
" Que tu pleures, et puis je plaindrai ton tourment (^). "
Desmarets plaint Boileau d avoir si mal rendu son modèle latin : ** Misérables rimes et pauvres vers, bien ** que tirés de ceux d'Horace qui sont très bons (5), "
Le précepte plus ou moins bien rimé par Boileau est la voix même de la nature :
** Toutes les fois que je me trouve à des pièces fort ** touchantes, les larmes des acteurs attirent les mien- ** nés, avec une douceur secrète que je sens à m atten- '* drir (^) ." Cest la loi humaine de la sympathie. Nous avons vu plus haut combien de larmes cette loi fit répandre, depuis le C/// jusqu'à Esther.
'* Ces grands mots dont alors Tacteur emplit sa bouche " Ne partent point d'un cœur que sa naisère touche.
'' Ces grands mots dont Ptolomée remplit sa bou- '* che... (0 ".
Peut-être Boileau s'eSt-il un peu trop négligé dans ce passage :
" Par sept bouches l'Euxin... v. 138.
" Uacteur emplit sa bouche,., v. 143.
" Il trouve à le siffler des bouches,,, v. 148.
Les grands mots condamnés par Boileau sont ceux qu'Horace appelle : " sesquîpedalia " (^), et que Vau-
I . Nouvelles remarques^ p. 94. — 2. V. 95. — 3. V. 102-3. — 4- Vauq. de la Fresn. — ^. LadéJense,eXc,<,^.Z7. — 6. Saint-Évremont, ŒuT^.Mêlées^ t. II, p. 38. — 7. Boileau, Pré/, du subi. 1674, (v. plus haut, v. 140). — 8. V. 97.
quelin traite de ** gros mots ampoulés et venteux ". Les grandes douleurs sont muettes, dit le proverbe ; aussi tout homme censé condamne, avec Horace, Vauquelin et Boileau, Y-iiAos et \^ pathos exagérés et tapageurs. Fénelon va même jusqu'à préférer au récit pompeux de Théramène les ** mots entrecoupés " et les cris monosyllabiques dont Philoctète fait retentir sa grotte et ses rochers, ou dont Œdipe trouble son palais ensanglanté. ** Dans ces plaintes, tout est dou- ** leur : foi, fou • aï, at, at • (peu, <peG. C'est plutôt un gémis- '* sèment, ou un cri, qu'un discours, etc. C'est ainsi que '* parle la nature, quand elle succombe à la douleur (')".
— Saint-Évremont répond " à un auteur qui *• lui demandait son sentiment d'une pièce où l'hé- ** roïne ne faisait que se lamenter " : ** J'aime les " grandes douleurs avec peu de plaintes et un senti- ** ment profond ; j'aime un désespoir qui ne s'exhale ** pas en paroles, mais où la nature accablée succombe " sous la violence de la passion ('). "
Un compilateur assez inconnu, auteur de Pièces fugitives cC histoire et de Littérature ( 1 704), appuie le précepte de Boileau : *• Parcourez les anciens ; lisez ** Euripide, Sophocle, et vous verrez que leur langage ** est plus conforme à la nature dans les grands sujets ** tragiques. Nos auteurs emploient de grandes et ** nobles expressions, des mots enflés et ampoulés. La ** nature ne parle point ainsi, comme dit un illustre *' critique de notre temps :
Ces grands mots dont alors Pacteur remplit sa bouche Ne partent point d*un cœur que sa misère touche.
** Il faut dans l'excès de la douleur quelque chose de ** moins pensé, et qui marque plus de trouble (^). "
I. Lettre à PAccui,, ch. VI — 2. Œuv. ch,, etc. (p. 318-9.) — 3. Pihts fuz^y p. 88 et 89.
" Le théâtre, fertile en censeurs pointilleux,
" Chez nous pour se produire est un champ périlleux ;
Chez nous. En France, pendant la seconde moitié lu xviie siècle, on ne connaissait, ou mieux, on n estînait que le théâtre français ; avec quelque raison, je avoueet j en suis fier. Mais je regrette le mépris ignoant chez ceux-là surtout que j admire le plus. Un des [ens de lettres le mieux placé pour étudier les théâtres trangers, Saint-Évremont, écrivait, aux rives de la famise, ce jugement curieux à plus d'un égard :
" Aucune nation ne saurait disputer à la nôtre Tavanage d exceller aux Tragédies.
** Pour celles des Italiens, elles ne valent pas la peine qu'on en parle. Les nommer seulement est ' assez pour inspirer de l'ennui. Leur Festin de Pierre ' ferait mourir de langueur un homme assez patient ; ' et je ne lai jamais vu, sans souhaiter que l'auteur ' de la pièce fût foudroyé avec son athée.
** Il y a quatre ou cinq Tragédies anglaises, où il ' faudrait, à la vérité, retrancher beaucoup de choses; ' mais avec ce retranchement, on pourrait les rendre ' tout à fait belles.
** En toutes les autres, vous ne voyez qu'une matière informe et mal dirigée, un amas d'événements confus, et sans considération des lieux ni des temps, sans aucun égard à la bienséance ; les yeux avides de la cruauté du spectacle y veulent voir des meurtres et des corps sanglants ('). "
Voilà Shakespeare traité de bien haut, dans son ropre pays. Mais l'exilé français qui l'appréciait de i sorte, était-il beaucoup plus sévère que les beauxsprits britanniques d'alors }