‹ L'Art poétique de BoileauChapitre 176 sur 236 · VU de Malherbe par Racan, Éd. de Latour, t. I, p · texte numérisé non relu

VU de Malherbe par Racan, Éd. de Latour, t. I, p

' encore inimitable. Enfin, ce qui lui est surtout parti-

* culier, une certaine force, une certaine élévation qui

* surprend, qui enlève, et qui rend jusqu'à ses défauts,

* si on lui en peut reprocher quelques-uns, plus estima-

* blés que les vertus des autres ('). "

Bon nombre de ces éloges s'appliquent au panégy-

iste lui-même.

"Kl que tout ce qu'il dit, facUe à retenir,

" De son ouvrage en nous laisse un long souvenir.

" Ainsi la Tragédie agit, marche et s'explique.

Pour que Taction, la marche, le développement de a Tragédie, et les belles choses quelle dit, soient aciles à retenir, il faut au poème des bornes raisonlables. L'antique Mystère de la Passion pouvait durer ingt jours ; le sujet se retenait facilement parce qu'il tait dans toutes les mémoires chrétiennes. Il n'en eut être ainsi des sujets rajeunis de la guerre de Troie, u des sujets inventés à plaisir. La poétique du xvii* iècle resserrait tout dans la plus courte durée et le plus etit espace. Voilà pourquoi nos poètes s'enfermaient ans leurs 12 ou 24 heures, dans les murs d'un palais, u dans l'espace dune place publique. Nous avons xposé cette stricte unité de temps et de lieu.

Mais quelle étendue les Arîstotes modernes accoraient-ils aux actes et aux scènes ? Boileau ne s'en

iquiète pas.

L'Abbé d'Aubîgnac s'est donné la peine de déter-

liner jusqu'au nombre des vers qui permet d'emporter

n long souvenir de l ouvrage dramatique. — ** Quant

au nombre des vers, il me semble que la coutume,

fondée en expérience, les a réduits environ à 1500,

parce que c'est tout ce qu'on peut réciter en trois

I, Discours pour la réception de Th. Corneille.

CHAKT IIÏ.

*' heures... Nous n'avons point vu de pièces de théâtre " aller jusqu'à 1800 wers^sans laisser un chagrin capable " de faire oublier toutes les plus agréables choses. Comme " aussi ai-je observé que quand elles n'ont eu que 1 200 *' vers, jamais elles n'ont pleinement satisfait les spec- " tateurs, qui se persuadaient que c'était leur dérober ** une partie de leur plaisir, en ne remplissant pas toute *• leur attente ('). "

Corneille ne goûte point cette arithmétique, et pour cause ; ses pièces conîptent au moins 1800 vers. Il semble répondre directement à d'Aubignac, lorsqu'il écrit : *' Quelques-uns réduisent le nombre des vers ** qu'on y récite ('), à quinze cents vers et veulent que ** les pièces de théâtre ne puissent aller jusqu' à dix- " huit, sans laisser un chagrin capable de faire oublier ** les plus belles choses. J'ai été plus heureux que leur " règle ne me le permet, en ayant donné pour l'ordi- ** naire deux mille aux Comédies et un peu plus de " dix-huit cents aux Tragédies, sans avoir sujet de me ** plaindre que mon auditoire ait montré trop de cha- " grin pour cette longueur (3). " Tout cela dépend et de l'auditoire, et de l'acteur, et de l'auteur.

Le nombre des actes de la Tragédie régulière fut presque toujours de cinq. Horace en avait fait une loi ! Esther, les Plaideurs, le Malade imaginaire,... s'émancipent et n'ont que trois actes. Nombre de petites Comédies se contentent d'un seul. Mais a-t-on jamais ouï parler, au xvii^ siècle, d'une pièce sérieuse en quatre actes } 20 ans après la mort de Boileau, Phil. Poisson faisait dire au Comte de son Impromptu de Campagne, à propos de Tragédies :

" Je voudrais qu'on en fît en six actes quelqu'une ! "

I. Prat, du Th , 1. 1, L. Il, p. ioj.— 2. Dans une Tragédie.— 3. i" Disc, sur Part dramatique.

C'était là un désir extravagant, pour amuser le )arterre. Ce nombre a, depuis, été atteint et même lépassé; mais au grand siècle quel io//e eût accueilli me Tragédie en six ou sept actes!... un Tragaldabas!

Je trouve dans un livre assez inconnu, publié presque m même temps que XArt Poétique, une opinion vrainent étrange pour l'époque où elle fut émise : "Le ' nombre des scènes n'est point déterminé. Celui des

* actes ne dépend que de la coutume. Il faut que tout

* poème ait sa juste longueur; mais il n'y a point de

* raisons essentielles pour le distinguer en cinq actes

* plutôt qu'en trois ou en quatre ('). "

Parler d'un Drame en quatre actes, en 1 678, n'était-

:e pas audacieux "i

" D'un air plus grand encor la Poësie ëpique,

Cette transition ascendante ressemble à plusieurs lutres transitions de XArt Poétique :

Voyez, ch. 1 1. v. 38 : D'un ton un peu//aw haut...

— V. 58: L'Ode avec //«^ d'éclat...

— V. 103: L'Épigramme//i^5 libre...

— V. 143 : Le Madrigal plus simple...

On s'est demandé pourquoi Boileau sépare les deux jenres dramatiques et place l'Épopée entre la Tragédie ît la Comédie. Boileau ne le dit point. Mais les pré- :eptes généraux de la Comédie avaient peut-être trop l'analogie avec ceux de la Tragédie pour ne pas se :on fondre avec eux, et surtout pour ne pas fatiguer e lecteur. Or Boileau tâche d'éviter l'ennui, qui naît oujours de l'uniformité.

D'autre part l'Épopée et la Tragédie sont un peu de

I. Bernard Lamy, Nouvelles Réflex. sur tArt Poéi, 1678, p. 161-2.

la même famille. Toutes deux mettent en scène un grand fait, de grands hommes, souvent tout un peuple. Horace conseille même à ses jeunes disciples d'accommoder en Tragédie tel ou tel morceau de \ Iliade. C'est peut-être l'unique raison pour laquelle Boileau a rapproché ces deux genres et rejeté à la fin du chant un genre moins sérieux, très peu grandiose qui ** repré- " sente les mœurs des hommes dans une condition *' privée " et qui prend ** un ton moins haut que la Tra- ** gédie (') ", moins solennel que l'Épopée. Nous ne voyons point d'autre excuse à cette fantaisie didactique.

" Dans le vaste récit d'une longue action, '* Se soutient par la fable et vit de fiction.

Boileau donne du poème épique la définition la plus complète, ou la moins contestée.

C'est i^ le récit d'une action. Donc, pour Boileau, comme pour les anciens, l'Épopée n'est pas un pur roman inventé au hasard de l'imagination. Castelvetro, le compatriote du Tasse, ne partage point cette théorie, et Scudéry l'épique le réfute : ** Je crois, pour moi, ** contre l'avis de ce commentateur d'Aristote, que le '* sujet du poème héroïque doit être plutôt véritable *' qu'inventé ('). " — C'est ce qu'Homère et presque tous ses héritiers ont pensé et mis en œuvre. Tous, sauf Dante, racontent un fait pris de l'histoire vraie ou légendaire. Dante seul a travaillé sur un sujet imaginaire ; son voyage au travers de l'enfer, du purgatoire et du paradis, n'est pas un fait, une action; c'est une thèse développée par un rêve. Aussi Dante n'accorda- 1- il à son œuvre sublime,que le titre modeste de Commedia. Boileau ne parle ni de l'auteur ni du Poème, je ne sais

I. FéneloD. Lettre à r Académie ^ ch. vu, z. Préface d'Aline^ 1659, p. H.

s'il les a connus. La France littéraire du xyii® siècle savait à peine le nom de la Divine Comédie. Chapelain, un érudit, déclarait magistralement que Dante n'avait pas eu la moindre notion de l'Épopée: ** Le Dante " n'a pas seulement le soupçon du poème épique, qui *' consiste tout dans \ action. Son ouvrage est un voyage ** en songe, plein de satire et de matière morale et ** chrétienne, avec beaucoup de doctrine et de beaux ** vers ('). " Le P. Rapîn, auquel Chapelain envoyait ce jugement,ne se montra point plus favorable au génie du grand Florentin.

Voici un résumé de ses appréciations ; je l'emprunte à Baillet : ** Le P. Rapin dit que le Poème du Dante " est un Poème d'une ordonnance triste et morne, et ** que,généralement parlant, Dante a Tair trop profond. " Cet auteur dit encore ailleurs que les pensées de ce ** Poète sont presque toujours si abstraites, qu'il y a ** de l'art aies pénétrer : que Dante n'a pas assez de " feu : que pour l'ordinaire il n'est pas assez modeste, *' et qu'il a été trop hardi d'invoquer son propre esprit " pour sa divinité ('). "

Ménage trouvait chez Dante de la grandeur, de la doctrine, mais des vers, à demi barbares :

" grandia carmina Danth :

" Ille quideni dociOy sed canit ore rudi (3). "

Donc le xvii* siècle ne connut pas le plus beau génie de la littérature italienne; et, en 1726, Voltaire pouvait écrire : " On ne lit plus le Dante dans '* l'Europe (f). "

I. lettre du 20 mars 1673, ^d*t- de T. de Larroque, t. II, p. 816. — Le tort du Dante, aux yeux de Chapelain, c'était de n'avoir jamais connu les " règles ". Ibid,

2,Jug. des Sav.y t. IV, p. 267. — 3. J£oidii Afena^i Opera^ Eleg. viii, p. 47. — - 4. Œuvres,^ éd. Gamier, t. XXII, Lettre 22.

2^ L'Épopée est un récit vaste d'une action longue. Au XVII* siècle, suivant les leçons d'Aristote, on accordait l'espace d'une année à l'action épique, et un nombre respectable de chants. Chapelain alla jusqu'à vingtquatre fois " douze cents vers (') ".

Le Passage du Rhin est regardé comme un épisode épique ; mais ce n'est pas un vaste récit.

3^ L'Épopée se soutient par \z. fable et la fiction. Donc, pour Boileau, comme pour la plupart des auteurs, le merveilleux, les interventions surhumaines, font partie intégrante et essentielle du poème héroïque. Selon l'expression reçue, le merveilleux est *' [âme " de l'Épopée... La seule difficulté git dans le choix de ce merveilleux. Faut-il se contenter des machines usées, des divinités vermoulues du vieil Olympe? Peut-on, quand on est chrétien, français, sujet de Louis le Grand, bannir ces oripeaux antiques et les remplacer par les légions vivantes et agissantes des anges, messagers et ministres de Dieu ? Là est la question. Nous y viendrons tout à l'heure.

Lorsque Boileau écrivait : Le poème épique vit de fiction, il ne songeait probablement pas que Saint- Amant en avait fait une de ses maximes : *' Qui ôterait " la fiction à la Poésie, lui ôterait tout (^). "

La Motte, dont nous allons entendre les invectives contre VIliade, s'inscrit en faux contre la définition de l'Épopée telle que Boileau la formule. II n'en admet que le commencement : '* Pour moi, j'avoue que je ne ** vois rien d'absolument essentiel au Poème épique, *• que le récit dune onction; que cette action soit grande.

T. Près de 30000 Alexandrins ! Le public n'en supporta que la moitié et sa patience même fut bientôt à bout. Les douze derniers chants ont été récemment publiés par M. Herluison.

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