I. K Lettres de saint François de Sales. — 2. L Hl
fut le Chateaubriand. Sachons-leur au moins gré de leurs efforts, à ces pauvres *' auteurs déçus *', à Le Moyne, à Scudéry, à Chapelain, à Desmarets, à Perrault, à La Motte et aux autres défenseurs de la poésie chrétienne. Une seule chose leur manqua, le génie, et par suite le succès.
Il est bon de relire, après deux cents ans d'oubli, eur profession de foi littéraire.
Voici d abord Scudéry, en tête de son Alaric .• " Or, " l'illustre sujet du poème épique ne doit point être *' pris maintenant, à mon avis, des histoires du paganis- " me ; parce (comme je viens de le dire et comme le ** Tasse l'a dit devant moi ), que tous ces dieux îmagi- '* naires détruisent absolument l'Épopée, en détrui- " sant la vraisemblance, qui en est tout le fondement. '* Il faut donc que l'argument du poème épique soit ** pris de l'histoire chrétienne; mais non pas de l'histoire " sainte ; d'autant qu'on ne peut sans profanation, en ** altérer la vérité, et que, sans l'invention qui est la " principale partie du poète, il est presque impossible " que l'Épopée puisse avoir toute sa beauté. Il faut " pourtant excepter le sujet qu'a pris mon illustre ami, ** Monsieur de Saint-Amant ; car il est certain que la ** vie de Moïse a tout le merveilleux que l'invention '* pourrait donner ...
** Mais comme une exception particulière ne peut •* pas changer une règle générale, je m'en tiens tou- ** jours à ma thèse, et je suis fortement persuadé que " l'histoire païenne, ni l'Histoire Sainte, ne sont point " propres présentement à fournir un sujet épique ; et ** que la chrétienne profane toute seule en notre temps ** nous peut donner ce merveilleux et ce vraisemblable ** qui en sont l'âme, pour ainsi dire ; car, avec elle, " l'invention du poète introduit les Anges, les mauvais
** démons et les magiciens ; et, sans choquer la vraî- ** semblance, par elle le poète divertit le lecteur par '* des prodiges ('). '*
Chapelain s'explique moins au long ; il craint de faire injure au bon sens de ses compatriotes. Il déclare qu*il a cru devoir se retrancher dans les machines épiques *' des saints, des anges, et des démons, et de ** quelques personnes poétiques. " Mais Chapelain n'expose point ses raisons, ne voulant pas " donner '* lieu de penser qu'il se défie de la capacité de son •' siècle (»). "
Au début de son poème, il annonce ou répète ses intentions chrétiennes :
" Je chante la Pucelle....
" Le ciel se courrouça, Venfer émut sa rage ; '' Mais par son zèle ardent et son mâle courage, " Triomphante martyre, au bûcher comme aux fers " Elle fléchit les deux et dompta les enfers (3). "
Là-dessus, le poète invoque les anges.
Nous avons déjà entendu Desmarets réclamer contre les décrets de VArt Poétique. Détachons encore ces lignes de VAvis qui précède Clovis ou la France chrétienne : " L'envie sera encore peut-être si déraisonna- ** ble, qu'elle dira que, dans un poème, elle n'aime ni ** les miracles des saints, ni les prodiges des enchan- '' teurs ; et elle voudra faire croire que c'est manquer *' d'invention, que d'employer des choses surnaturelles, ** — sans considérer que le poème héroïque n'est pas ** comme un roman, où l'on ne fait intervenir ni le ciel, " ni l'enfer ; parce qu'il ne s'y agit que de certaines •' affections, dans lesquelles le ciel ni l'enfer ne s'inté- ** ressent point particulièrement, n'étant pas choses
I. Préface d!Alaric, 1659, p. IV et V. — 2. Préface de la Pucelle, ~ 3. Liv. I.
CHANT m.
** importantes pour tout le reste du monde. J'avoue ** qu'il ne faut pas s'en servir trop souvent ; et Ton ** trouvera que le Tasse en a employé beaucoup plus '' qu'il n'y en a dans cet ouvrage. Mais le poème hé- ' roïque est si noble et si relevé, qu'il doit avoir un *' sujet important non seulement à toute la terre, mais ** encore à la gloire de Dieu ; et qui, par conséquent, ** soit conduit par l'assistance du ciel et traversé parla ** malice des démons ; de sorte que le ciel et l'enfer ** sont comme des personnages du poème...
** Les exemples des plus grands poètes anciens sont •* les meilleures règles que nous ayons de la poésie ** héroïque. C'est pourquoi j'ai pu avoir autant de liberté *• à feindre quelque malice des démons, exécutée par ** l'entremise des magiciens, comme les anciens en ont ** eu à feindre des malices de leurs divinités envieuses ** et cruelles ('). "
Et Desmarets débute en son poème par une déclaration épique de christianisme :
" Quittons les vains concerts du profane Parnasse... (•) '*
Ce fut surtout dans la Défense du poème héroïque contre les idées et les attaques de Despréaux que Desmarets développa sa poétique chrétienne. Il veut que les poètes chrétiens osent employer le langage, dont l'Ecriture inspirée leur fournit les modèles. Or, dans l'Écriture, on voit agir Dieu, les anges, les prophètes :
" Tantôt Dieu même parle ; et tantôt, par un ange, " Il console, il instruit ; par d'autres il se venge " Des cités, dont le crime a mérité les feux ; " Par Moïse il répand ses prodiges nombreux... (3) *'.
Aux champions des fictions païennes, qui interdisent
I. Avis de l'Éd. de 1666. — 2. C lavis y Liv. I. — 3, Dial. II, p. 17.
336 L*ART POâTIQUB.
à des chrétiens de chanter le vrai Dieu, Desmarets lance cette apostrophe :
" Ridicule fureur 1 Telle qu'en la nuit brune,
*' Se voit celle des chiens surpris de voir la lune,
" Qui, ne pouvant souffrir sa brillante clarté,
" D'inutiles abois attaquent sa beauté;
" Mais pendant que leur corps ne produit que de l'ombre,
" L'astre, d'un cours égal, éclaire la nuit sombre ('). "
Puis Desmarets s'en prend directement à Despréaux : ** Pour bien établir ses nouvelles et fausses rè- *' gles, il n'a pas moins prétendu que de renverser le ** jugement de tout ce qu'il y a de raisonnables esprits ** en France, qui savent bien : que le Poème héroïque ** doit avoir des fictions pour être une poésie : et que " les fictions, pour être reçues et agréées par le juge- " ment, doivent être vraisemblables : et que tout le " merveilleux et le surnaturel doit être fondé sur la " religion du héros que Ton prend pour sujet, du *' prince à qui Ton consacre l'ouvrage, du poète qui le " compose et de tous ceux qui le doivent lire et qui ** doivent en juger. Autrement louvrage se détruit de ** lui-même, n ayant point de fondement raisonnable, '' et est rebuté du lecteur ; comme la Franciade a été ** méprisée, parce que Ronsard,pour fonder ses fictions " sur les faux dieux, y parle comme païen.
** Homère et Virgile ont fait leurs fictions sur le •* fonds de leurs fables, qui étaient le fonds de leur " religion. Et le Tasse a fait ses fictions sur le fonds " de notre religion, par laquelle nous croyons un seul ** Dieu et des anges et des démons. Il a introduit un ** ange, qui apparaît à Godefroy, et il feint le démon, *' qui tient son conseil dans les enfers. La faute qu'il '* a faite est de lui avoir donné je nom de Pluton, et
i« Ib., p. 8.
** d'avoir mis dans les enfers les mêmes supplices que '* Virgile y a mis, qui sont selon les fables ('). "
•/ Quand un poète a du génie, il lui est facile de
** plaire par quelques descriptions des merveilles que
'' Dieu a faites dans tous les temps, par de nobles
^ fictions vraisemblables, et par toutes les passions
' humaines; et celui qui a de la haine pour ces grands
* sujets, parce qu'il n'a pas la force de les traiter, a
* prétendu follement qu'il ruinerait le Poème épique en France, et que sur sa ruine il établirait le trône de
** fa Satire.
*' Il ne gagnera pas sa cause devant des juges raison- ** nables ('). "
Desmarets avait préludé à cette Défense quatre ans auparavant. Sous le pseudonyme de sieur de Boisval, il avait publié un Poème âHEsther. Il l'avait fait précéder d'une apologie de la Poésie héroïque. J'en extrais les vers suivants, où le poète parle d'Homère et de Virgile :
*' ... Leurs feintes jamais, pour être vraisemblables, ^' Des cultes étrangers n'ont emprunté les Fables ; ** £t jamais dans leurs chants si beaux, si révérés, *' Ils n'ont produit des dieux en Egypte adorés...
" Et nous qui possédons un heur incomparable, '* Instruits par les leçons du seul Dieu véritable, *' De ce Dieu si jaloux méprisant la fureur, *' Nous cherchons le secours des dieux dignes d'horreur. '* On nous dit que sans eux tout ouvrage est stérile, " Que les Fables des Grecs sont le seul champ fertile... '' Mais manquons-nous d'esprit et de divinité, " Pour aller emprunter, dans notre sécheresse, " De l'esprit et des dieux de Rome et de la Grèce ? (3) "
Perrault devait reprendre à son compte l'œuvre courageuse mais infructueuse de Desmarets. Use divertit
I. />., p. 87 et 88. — 2. Jbid,^ p. 92. — 3. Esthir^ 1670. — LexcelL et Us plaintes de la Poés, kér,, p. 9 et 10.
l'art rotTIVCK. — U,
en prose et en vers de toutes les ** antiquailles " du Parnasse profane : *' Comme les poètes grecs et latins, ** dit-il, n'employaient point dans leurs ouvrages la ** mythologie des Égyptiens, les poètes français ne ** doivent point employer les fables des Romains et ** des Grecs, s'ils ont envie de les prendre pour leurs ** modèles... Il y a des gens (') qui se sont imaginé que ** les fables dont nous parlons étaient de Tessence de la '* poésie. Il ne se peut pas une plus grande illusion. Il ** est vrai que la fiction en général est de l'essence de ** la Poésie, mais non pas telle ou telle fiction... " Aussi bien :
" Se servir désormais de ces billevesées, " De ces antiquailles usées, " Qu'Homère en ses écrits heureusement plaça, *' C'est, dans une galante et riche mascarade,
" Se vêtir et faire parade " Des habits d'un ballet qu'Henri IV dansa (»). "
Perrault se montre ailleurs un peu plus tolérant. Il consent, lui et presque tous ses devanciers, à laisser les dieux homériques dans les poésies légères, comme on les admettait dans les ballets dansés par Louis XIV. On peut, dit Perrault, rafraîchir ces vieilleries ; et les ** modernes " Pont fait avec certain avantage. Pour s'en convaincre, ** il n'y a qu'à lire les Odes de Mal- ** herbe, les Poésies de Racan, de Voiture, de Sarrasin, *' de l'un et l'autre Habert, de Malleville, et de ceux ** qui ont écrit depuis, sans oublier le P. Rapin qui en *' a embelli si agréablement les Jardins. " — " Il est ** vrai que dans des sujets chrétiens ou fort sérieux,
1. Perrault ne nomme point Boileau ; mais il est évident que Boileau est de ces gens-là, et que Perrault songe à " Despréaux l'homérique ".
2, Parallèle^ etc. 2 édit., t. I,p. 316 et 319. — Réponse à la lettre d'un ami qui se plaignait de ce que les poètes d'aujourd'hui n'emploient plus la Fable, etc....
" les fables auraient aujourd'hui mauvaise grâce. Mais '* les anges et les démons qu'on y peut introduire ne ** donnent pas lieu de regretter Apollon et Minerve, " Alecton et Tisiphone. '*
Quand on objecte à Perrault que, dans le poème de Chapelain " tous les anges et tous les diables n'ont •* guère diverti le lecteur ", il répond : ** Cela vient de ** ce que M. Chapelain n'avait pas le don d'être fort ** divertissant ; mais il n'est nullement blâmable d'avoir " mêlé des anges et des démons dans son ouvrage ('). "
Après les auteurs à'Alaric, de La Pucelle, du Clovis et du Saint-Paulin, voici un prosateur dont le témoignage en faveur du christianisme en poésie est digne d'attention. Saint- Évremont n'était pas un mystique. Comme La Motte et comme Fénelon, il condamne dans le merveilleux païen l'extravagance et l'infamie des divinités écloses du cerveau des poètes ; puis il écrit à son tour (') : '' Le génie de notre siècle est '* tout opposé à cet esprit de fables et de faux mys- ** tères. Nous aimons les vérités déclarées ; le bon sens '* prévaut aux illusions de la fantaisie ; rien ne nous ** contente aujourd'hui que la solidité et la raison...
" C'est à une imitation servile et trop affectée qu'est ** due'la disgrâce de tous nos poèmes. Nos poètes n'ont ** pas eu la force de quitter les dieux, ni l'adresse de " bien employer ce que notre religion leur pouvait ** fournir. Attachés au goût de l'antiquité, et nécessités ** à nos sentiments, ils donnent l'air de Mercure à nos ** Anges, et celui des merveilles fabuleuses des anciens '* à nos miracles. Ce mélange de l'antique et du moderne ** leur a fort mal réussi ; et on peut dire qu'ils n'ont su ** tirer aucun avantage de leurs fictions ni faire un bon ** usage de nos vérités.