Lettres
" Voulant pousser à bout tous les rimeurs françols, " Inventa du sonnet les rigoureuses lois.
Sous cette mythologie, Boîleau cache-t-îl une opinion listorîque touchant l'invention du sonnet? Non, sans loute. Boileau s'inquiète peu de nous apprendre si le onnet fut une découverte des ** rimeurs françois " ou taliens. Brossette expose, en note, son idée, qui est >eut-être celle de son maître. D'après Brossette, ** les ' premiers Sonnets qui aient paru en notre langue ne furent faits que sous le règne de François I^*" *' ; ^étrarque en avait bien rimé au xiv^ siècle ; mais ' Pétrarque et les autres italiens, qui avaient fait des ' sonnets avant nos poètes français, en avaient em- ' prunté lusage et le nom des anciens poètes provençaux. " Et là-dessus Brossette renvoie à Vauquelin le la Fresnaye. {Art Poétique, liv. I.)
Vauquelin narre ainsi les origines du Sonnet. Il dit les ** Troubadours '' :
"... Quand leurs vers rimes ils mirent en estime,
" Ils sonnaient, ils chantaient, ils ballaient sous leur rime ;
" Du son se fit sonnet, du chant se fit chanson,
" Et du bal, la ballade en diverse façon ;
" Ces Trouvères allaient par toutes les provinces
" Sonner, chanter, danser leurs rimes chez les princes...
" A leur exemple, a pris le bien-disant Pétrarque
" De leurs graves sonnets Tancienne remarque;
" En récompense, il fait mémoire de Rembaud,
" De Foucques, de Rémon, de Hugues et d'Arnaud;
" Mais il marcha si bien par cette vieille trace,
" Qu'il orna le sonnet de sa première grâce,
" Tant, que l'italien est estimé l'auteur
" De ce dont le français est premier inventeur. "
M. Géruzez fait remonter cette trouvaille à Girard le Bourneuil, poète limousin, mort huit ans après aint Louis. Colletet n'est point de cet avis. Or Colletet
GHANT"II. 43
(Guillaume) avait fait une étude approfondie de la question, une douzaine d'années avant que Boileau sexerçât aux rimes heureuses de sa définition. Le Traité sur le Sonnet est une œuvre érudite, curieuse. CoUetet y expose l'histoire du mot et du poème. Le Dante, dit-il, avait appelé ce genre de poésie ** sonitus *\ Claude du Verdier *' sonitium " et Hugo Grotius *' sonu/um '\ Colletet ajoute: *• Si nous en croyons ** Joachim du Bellay, le Sonnet vient du mot latin ** sonare, sonner : ** sonne-moi^ dit-il, ces beaux Sonnets ** non moins doctes que de plaisante invention italienne^ ** conforme de nom à tOde, '* En quoi cet excellent " poète s'abuse aucunement. "
Colletet réfute ensuite ceux qui attribuent l'invention du Sonnet: i° à Pétrarque; 2° aux Provençaux, par exemple à Girard de Bourneuil. Il affirme que déjà en 1226 il était parlé du Sonnet dans les œuvres de Thibauld de Champagne :
'' Et maint Sonnet, et mainte recordie. ''
Il conclut que le Sonnet est d'origine française et franque: '* Il y a bien de l'apparence que ce sont les ** poètes qui florissaient en la cour de nos premiers '* Rois, qui ont les premiers inventé le Sonnet ('). "
** Il est bien vrai, avoue ensuite Colletet, qu'à l'égard ** du sonnet français, il en a été de lui comme de cette *' belle et fameuse fontaine Aréthuse, qui se cache ** presque dès sa source sous Teau de la mer, d'où elle •* ne se montre qu'après une fort longue traite. Car je ** trouve que, depuis que les Provençaux, et les Ita- ** liens après eux, se furent emparés du Sonnet, et qu'ils •' en eurent enrichi leur langue, la nôtre qui était dans ** son ancienne barbarie et qui ne connaissait pas encore
I. Traité du Sonnet^ p. 17. — Art PoéL du sieur Colletet, 1658.
les riches trésors qu elle devait un jour posséder,
leur abandonna facilement le Sonnet et ne retint
pour elle que ces vieilles ferrailles de poésie, Lais,
Virelais, Ballades, Rondeaux, coqs-à-l'âne, etc. (*). "
Suivant le même Guillaume Colletet, le premier
estaurateur du Sonnet en France, fut, non point
oachim du Bellay, mais Mellin de Saint-Gelais (').
Toutefois J. du Bellay revendique pour lui-même ette douce gloire. Il écrit à Ronsard:
" Par moi les grâces divines " Ont fait sonner assez bien " Sur les rives angevines " I^ sonnet italien. "
Notre siècle a repris et rajeuni cette " vieille feraille de poésie "; et peut-être Boileau dénicherait-il nfin chez nos contemporains cet ** heuretix phénix ", [u'il ne trouva point au xvii^ siècle. Sainte-Beuve en fait un qui est à la fois apologie et histoire. Il y lontre les Anglais Shakespeare, Spencer et Milton, 5s Italiens Pétrarque, le Tasse et Dante, le Portugais "amoëns, enfermant leurs joies et leurs plaintes dans 2s rigoureux quatrains et tercets. Il conclut:
" Moi, je veux rajeunir le doux sonnet de France ;
** Du Bellay le premier l'apporta de Florence,
" Et Ton en sait plus d'un de notre vieux Ronsard. "
" Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille '* La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille, " Et qu'ensuite six vers artistement ranges " Fussent en deux tercets par le sens partagés.
Quatre vers heureux et fameux. Boileau dut en être ier, comme de ceux où il décrit ses onze lustres et les aux cheveux blonds jetés sur sa tête par la vieillesse ;henue.