VnUde, Disc.prélim,, p. LXXVIII
La Motte en veut spécialement aux discours qu'Homère fait tenir par ses héros à leurs coursiers. Le traducteur de \Jltade pousse Tirrévérence jusqu'à parodier les exhortations guerrières adressées par Hector à ses quatre chevaux ** Xanthe et Podarge, '* Ethon et Lampus ". Il travestit la noble harangue en l'allocution d'un maître de poste à son attelage (').
" Il ne 8'é*gare point en de trop longs détours.
Les " trop longs détours " d'Homère fournissent à la Motte ample provision de plaisanteries. Il s'attaque surtout aux ** redites ", ou répétitions homériques : *' On ne comprçnd pas trop bien ce qui pouvait y *' induire Homère. Dirait-on que c'était l'envie de faire ** relire plus d'une fois d'excellents morceaux ? Mais ** souvent ces répétitions sont de choses froides et tout ** à fait indifférentes. Dirait-on que c'était pour s'épar- ** gner la peine d'un nouveau travail } Mais souvent ** ces répétitions ne tiennent la place de rien, et elles " sont placées en des endroits, où un seul mot eût '* épargné des pages entières de redites. Dirait-on " qu'Homère donnant ses livres les uns après les
I. '* Allons, Gaillard, et toi Courte-Oreille, voici une occasion où ^* vous pouvez me payer de tous les soins que Jacqueline, fille du fameux '* cocher maître Pierre, a eus de vous, en vous servant tous les jours ^' elle-même votre avoine, plutôt que de me servir mon dîner. Combien *' de fols m'a-t-elle chanté pouille quand vous manquiez de litière ? Les ** chevaux mêmes des ambassadeurs ont-ils été mieux traités que vous ? " Piquez-vous donc de reconnaissance ; allons bon train, ne vous ména- '* gez point ; hâtez-vous, afin que nous puissions arriver au plus vite à la " maison de N. qui est toute bâtie de pierres de taille et couverte d'ar- *' doise. Nous irons ensuite à Saint-Cloud, lieu enchanté par ses jardins ** et par celte fameuse cascade qui est du dessein d'un très habile homme. '* Si nous faisons ces deux courses diligemment, n'en doutons point, " ceux que vous menez, outre le prix convenu, me donneront encore de *' quoi boire, et ils se serviront de vous une autre fois. " (p. 156-7.)
** autres, ou que le poème ne se lisant pas de suite, il a '* cru devoir pour la clarté, rappeler dans un livre des ** choses déjà dites en d'autres et qui pouvaient n'être ** plus assez présentes pour Tintelligence du sujet ? ** Mais souvent ces répétitions sont dans le même " livre, et quelquefois dans la même page. Pour moi, ** je penserais, — tout désobligeant que ce soupçon '* puisse être — , qu'Homère aimait à grossir son ** ouvrage de ce qui ne lui coûtait plus' rien, et que le ** plaisir de récrire ses vers lui en cachait l'inutilité et '* le contre temps ('). "
Singulière et péremptoire appréciation de ces longueurs poétiques. Le ** plaisir de récrire ses vers" est une vraie trouvaille, surtout quand les savants doutent encore qu'Homère ait jamais écrit un seul mot de ses
poèmes.
"Sans garder dans ses vers un ordre méthodique, '* Son sujet de soi-même et s'arrange et s'explique; '* Tout, sans faire d'apprêts, s'y prépare aisément; " Chaque vers, chaque mot court à l'événement,
" Semper ad evenium festinat ('). "
D'après le Bolaeana, l'auteur de \Art Poétique admirait chez l'auteur de \ Iliade et de X Odyssée l'art prodigieux des détails. Tel vers, ou tel mot, à son sens, contenaient naturellement, simplement, *' sans apprêts ", des merveilles de précision et de pittoresque: '* Homère était la belle passion de M. Despréaux. Il " en revenait toujours à lui. C'est un poète, disait-il, ** que les grâces ne quittent point. Tout ce qu'il écrit '' est dans la nature, et d'un seul mot il vous fait con- '* nattre un homme. Ulysse arrive dans la caverne du
I. Disc, prél,^ p. LXiv et t.xv. — 2. Horace, Art poétique^ v. 148.
'* Cyclope. Polyphème ne fait qu'une bouchée de *' deux de ses compagnons. Ulysse lui présente à *' boire : yoî/à de bon vin, dit le Cyclope. Va^ mon ** ami, je te mangerai le dernier ('). " ^
Les détracteurs d'Homère ne pouvaient admettre que chaque moty chaque vers du vieux rapsode courent à l'événement. Après s'être divertis des discours sans fin et des répétitions multipliées, ils estimaient comme parfaitement inutiles ou tout à fait ineptes les ** compa- ** raisons à longue queue " et les épîthètes dites homériques. Tout cet attirail de mots et de phrases est pour eux de Tenfantillage et du galimatias. Qu'on en juge par la plaisante parodie dont Perrault assaisonne sa critique : " Nous nous avisâmes l'année dernière de *' nous réjouir à la campagne avec ces sortes de com- ** paraisons à longues queues, à l'imitation du divin '* Homère. L'un disait: Le teint de ma bergère res- *• semble aux fleurs d'une prairie où paissent des '* vaches bien grasses, qui donnent du lait bien blanc *' et dont on fait d'excellents fromages. L'autre disait : ** Les yeux de ma bergère ressemblent au soleil qui ** darde ses rayons sur les montagnes couvertes de ** forêts où les nymphes de Diane chassent des san- ** gliers dont la dent est fort dangereuse. Et un autre " disait : Les yeux de ma bergère sont plus brillants ** que les étoiles, qui parent les voûtes du firmament, ** pendant la nuit où tous les chats sont gris ('). "
Ce sont là des irrévérences d'écolier à l'égard du vieil aède. Mais Perrault et consorts n'étaient pas les seuls à compter les mots et les vers inutiles de \ Iliade, Mme Dacier, l'enthousiaste traductrice d'Homère, a