I. Préface d'W/arrV, p. 1 et II
CHANT m.
XIV (*). Ce torrent a passé. On ne sait plus guère chez le monde lettré que les noms de ces essais mal venus. A peine quelques rares amateurs iront-ils chercher des perles ou de Tor au fond de ce torrent poétique d'où lennui déborde. Toutefois il est bon de conserver le nom de ces hommes qui eurent,à défaut de talent ou de succès,, de généreuses et patriotiques illusions. Plusieurs de ces poèmes prirent en effet pour thèmes les plus grandes choses que la France du passé ait faites, ou rêvées. Nous ne parlerons point des tentatives du xvi^ siècle. Il suffit de donner une mention à l'ébauche de la Franciade, par Ronsard et aux Sept jours de du Bartas (').
Le XVII* siècle vit, en quelques années, éclore près d'une vingtaine d'Épopées françaises :
1653. Le Moïse sauvé à^ Saint- Aman t.
1654. Le Clovis de Desmarets.
\t^\.Alaric, de Scudéry.
1654. Le Saint' Paul à!^ Godeau.
1656. La Pw^^/^de Chapelain, (les 12 premiers chants).
it^Z. Le Saint-Louis, ou la sainte Couronne reconquise sur les infidèles, du P. Le Moyne, jésuite. Édition complète en 1 8 chants (^).
1 660. Le David do Lesfargues.
1. Même sous le règne de Boileau, même en 1675, un an après \Art Poétiqu€,^çÀ\^z}i se désolait de voir en France tant d^illusions épiques. Il disait en vers assez misérables :
'* Déjà le mauvais sens reprenant ses esprits " Songe à nous redonner des poèmes épiques. '*
Ep. VIII, V. 57-8.
2. Nous ne parlons point des poèmes latins, mais seulement de ceux qqe l'on essaya en notre langue.
3. Une première ébauche du Saint- Louis avait paru en 1651. Vapercau et d'autres biographes ne donnent pas exactement ces dates. Cf. le P, Le Moyne, par le P. H. Chérot, chap. ix et suiv.
1660. Judith, en huit livres, par Marie Puech de
Calages.
1661. Hélie, en six livres par Jacquelin.
1663. X^^Jonas de Coras.
1664. Charlemagne, de Louis Le Laboureur.
1665. La naissance de y.-C, de Pérachon (Traduit d'Alex. Morus).
1665. Samson, poème sacré, en 5 livres, par J. de
Coras.
1666. Les Sarrasins chassés (Childebrand), de Carel
de Sainte-Garde.
1666. Charlemagne, ou le rétablissement de [empire Romain^ en 6 livres, par N. Courtin, professeur de rhétorique.
1666. Eurymédon, par Pellisson, en 5 livres.
1667. Job, en quatorze chapitres, par H. Le Cordier.
1668. La Madeleine au désert, par le P. Pierre de S.-
Louis, (carme).
1 669. Marie-Madeleine, de Desmarets.
1670. Esther, en 4 chants (du sieur de Bois val, pseu-
donyme de Desmarets).
1679. Joseph, ou [esclave fidUe, par Morillon (Bénédictin).
[680. L' Homme-Dieu souffrant, de L. P. de Longeville.
1685. Saint-Paulin, de Ch. Perrault.
1687. Charlemagne pénitent, en 5 livres, etc., etc.
De toutes ces œuvres, celle qui ressemble le plus à une Épopée, c'est le Saint-Louis du P. Le Moyne ; Boileau Ta épargné ; il Ta même estimé. Il n a voulu, a-t-il avoué lui-même, si Ton en croit les anecdotiers, en dire ni bien ni mal, parce qu'il y avait à la fois trop de mal et trop de bien à en dire. La Motte écrivait,
CHANT ni.
au commencement du xviii* siècle : '* J'ai examiné le *' Clovis et le Saint- Louis, les deux meilleurs poèmes ** de notre langue, que personne ne lit plus, et qui sont ** tombés dans un mépris, dont on ne sait guère les " causes (') ". Segraîs avait écrit en ses mémoires : ** Lit-on le Clovis, le Saint-Louis et les autres (') ? " Tous ces poèmes ne furent point F apprentissage d'un écolier ; ils furent Tœuvre laborieuse d'hommes mûrs et doctes, auxquels le génie poétique ou le goût firent défaut.
On était bien persuadé d'ailleurs, comme Boileau, que pour entreprendre une œuvre de cette taille, il fallait attendre l'âge viril. Je lis dans \ Art de plaire {^\ un petit fait qui prouve cette persuasion. Le voici en abrégé. Un jeune poète gascon avait commis un poème épique. Un de ses amis le présenta, lui et son œuvre, à Chapelain. Chapelain fut très courtois, félicita le jeune téméraire de sa naissante audace, mais sans avoir jeté les yeux sur le travail épique. De là, les deux amis s'en allèrent chez l'abbé d'Aubignac et ** après
* les civilités ordinaires, le jeune homme dit qu'il avait
* fait un poème épique. — Tant pis, interrompit brus-
* quement Tabbé d'Aubignac. Je suis sûr que vous ne
* savez pas ce que c'est que poème épique, puisqu'à
* votre âge, vous faites ce que les hommes les plus
* consommés dans les lettres n'osent entreprendre (*). En d'autres termes :
" Ce pénible ouvrage ** Jamais d'un écolier ne fut Tapprentissage. "
J'ignore si le gascon fut convaincu. Mgr Godeau qui publia son Saint-Paul vers l'âge de cinquante ans.
I. Réflex. sur la Cri t., p. i ii. — 2. L. c, p. 4. — 3. 3* Edit. 169S. 4. Vart de plaire, etc. par M. de Vaumorière ", Entrei. XIV, p. 240.
demandait au poète épique, non pas seulement les neuf longues années dont parle Horace, mais un travail infini, comme celui de la nature pour ** faire lor qui ** est le roi des métaux ('). "
'* Mais souvent parmi nous un poète sans art, Qu'un beau feu quelquefois échauffa par hasard,
D après Brossette, ce *' poète sans art ", c'est toujours Desmarets; c'est de lauteur du Clovis qu'il s'agit dans toute la tirade qui va suivre. Boileau ne le nommait point ; mais il le désignait clairement par les jugements de Desmarets sur ses prédécesseurs épiques, Homère et Virgile. Desmarets devina aisément à qui Boileau s'en prenait en cette Satire de vingt vers. Peut-être même le sut-il avant l'impression de XArt Poétique. AmssI répliqua-t-il par une apologie en règle : ** Voici enfin, écrit Desmarets, à propos de ce passage, ** comment il (Despréaux) dépeint celui qui est l'objet '' de son envie et de sa fureur. Car il s'en est assez ** déclaré après ses lectures de son Art Poétique, bien ** qu'il ne le nomme pas ; et il s'est vanté à quelques- '' uns qu'il avait ruiné par son Art Poétique le poème ** de Clovis et tous les poèmes chrétiens. Il le traite de '' poète sans art, etc. (').
*' Ennant d'un vain org*jeil son esprit chimérique, " Fièrement prend en main la trompette héroïque :
La trompette est l'instrument épique, comme la lyre est celui de l'Ode et *' les pipeaux " ceux de la poésie
I. Préface du Saint-Paul, 1654. pag. 6. Au même endroit, l'Évêque de Vence répond à ceux qui accusent notre langue de ne point suffire à rÉpopée: "il est certain que si nous n'avons pas de poèmes Épiques, ce n*e$t nullement le défaut de notre langue, mais le défaut d'ouvriers qui soient capables de se bien servir de ses richesses. " (îh. p. 3.)
î. La déf, du poème hér,, p. 97 et 98.
bucolique. Scudéry, qui emboucha la trompette, fait savoir aux contemporains et à la postérité, que cet instrument est le seul qui doive sonner les mâles accents de l'Épopée. *' Ce poème, dit-il, contenant des actions ** élevées, il faut que le style avec lequel on les décrit ** le soit aussi, et prendre bien garde que la Muse ** ne se trompe pas, et qu'elle ne joue du flageolet en " croyant sonner de la trompette ('). "
Les confrères de Scudéry ont grand soin, au début de leurs poèmes, de faire observer qu ils prennent en main la trompette héroïque :
Desmarets dit tout simplement :
" J'entonne la trompette... ('), "
et Chapelain adresse aux Anges cette curieuse invocation :
" Pour mieux faire kclater la guerrière houlette, " Faites prendre à ma voix "\eclat de la trompette (3). "
" Sa muse déréglée, en ses vers vagabonds, " Ne s'élève jamais que par sauts et par bonds : *' Et son feu, dépourvu de sens et de ^ecture, " S'éteint à chaque pas faute de nourriture.
Nombre de commentateurs de Boileau dissertent pour ou contre ces deux derniers vers. La pensée en est claire ; mais les figures ne sont-elles pas incohérentes, les expressions impropres ? Il est difficile d'admettre comme métaphores parfaitement justes, un feu dépourvti de sens, un feu dépourvu de lecture, un feu qui s éteint à chaque pas. Il est cependant des juges bénévoles qui estiment tout cela ** exact " et ** plein de ** raison ".
On peut voir leurs considérants dans l'édition de Berriat-Saint-Prix.
I. Préf. à'Alaric, p. XIII. — 2. devis, L. I. v. 4.— 3. La Fuceiie^ L, I.
" Mais en vain le public, prompt à le mépriser, " De son mérite faux le veut désabuser ; " Lui-même applaudissant à son ntiaigre génie, " Se donne par ses mains Tencens qu'on lui dénie ; '* Virgile, au prix de lui, n'a point d'invention ; " Homère n'entend point la noble fiction.
" Si contre cet arrêt le siècle se rebelle, " A la postérité d'aJ[>ord il en appelle.
Boileau vise surtout un ouvrage de Desmarets, publié en 1670. Dans cet ouvrage ('), dit Brossette Desmarets essayait ** de mettre les poètes français, " ou plutôt de se mettre lui-même au-dessus de tous " les poètes grecs et latins. Il crut follement faire hon- '* neur aux modernes en déshonorant les ancien^. Il " en voulait surtout à Homère ^l^ Virgile^ qu'il regar- ** dait comme ses rivaux, et les seuls qui pouvaient ** lui disputer le sceptre poétique. Il disait que faction ** de l'Iliade nest point noble ni héroïque, (\\i Homère ** est entièrement déjectuetix en son sujet ; (\uilest abon- ** dant en fictions entassées les unes sur les autres, et ** 77ial réglées ; en épisodes ennuyeux; en narrations dune ** longueur insiipportable, et en discours souvent dérai- ** sonnables et hors de propos, A l'égard de Virgile, il " osait soutenir que ce poète a peu d^ invention, i\\\il a '^ fait de grandes fautes dans la narration, dansai" ** caractères, dans les sentiments, àsiXisles comparaisons, ** ç^'A a péché contre la vraisemblance, contre les bien- ** séances et contre le jugement. Il est étonnant que des '* personnes, qui ont de la réputation d'ailleurs ('), '* renouvellent aujourd'hui des accusations si injustes, ** et donnent dans de pareils trp-vers. "
1. Comparaison de la lan^e et de la poésie française avec la grecque et la latine. Le ch. X a pour titre : Des principaux défauts d'Homhe; Le ch. XI : Des principaux défauts de Virgile.