‹ L'Art poétique de BoileauChapitre 3 sur 236 · I. Voir Racan ; aux notes du ch. I · texte numérisé non relu

I. Voir Racan ; aux notes du ch. I

" Qui dès ses premiers jours '' Domptait les sangliers et terrassait les ours ".

Autant d'allégories transparentes comme le cristal des fontaines bucoliques. — On cite, comme Tun d:3s meilleurs tableaux de Segrais, un ou deux vers de: sa deuxième pièce. Timarette et Eurylas chantent leurs tristesses aux rochers :

'* Echo les redisait aux nymphes du bocage ;

" Un vieux faune en riait dans sa grotte sauvage. *'

Segrais, lui aussi, voyait des nymphes sur les bords de rOrne, dans les gras pâturages où paissent, ruminent et mugissent les bœufs de Normandie.

Son grand mérite est d'avoir imité Virgile ; son grand défaut, de Tavoir trop imité.

3° Sarrasin, autre esprit fleuri, né aussi dans les herbages normands ; et qui se fit berger de salon.

4® Ménage, l'érudit angevin, qui prît, à ses heures, la houlette enrubannée, pour chanter les bergers de ses rêves, et la ** bergère du nord ", Christine de Suède. Dans cette fameuse Églogue, Ménage, en toute modestie, se fait décerner la palme de la poésie pastorale. Il en avertit son lecteur... *' Sous le nom de Ménalque, ** je me suis fait donner ces louanges par le berger " Daphnis:

" On estime tes vers, on les chante, on les loue

'* A régal des chansons du pasteur de Mantoue.

" Ménalque parmi nous, parmi les étrangers,

" Est l'arbitre aujourd'hui des plus doctes Bergers ('). "

" Doctes ! '' des bergers } quelle épigramme inconsciente !

5° hontenelU, autre berger de Caen, duquel nous exposerons plus loin les idées et théories sur les choses rustiques.

I. Mén., Poés. Éd. de l68o, p. 176. — V. Baillet,y//j^.//^j Sav. Ménage.

6° Madame de la Fon de Boisguérin, dame Deskoultères. Elle chanta» dans ses Idylles, les moutons, les oiseaux, les fleurs, les ruisseaux ; en un mot, la ** belle nature " vue de très loin,par une fenêtre coloriée. Elle envie aux moutons, aux oiseaux, aux fleurs, aux ruisseaux même, leur sort si heureux et si préférable à celui des humains! Les vers de madame Deshoulières ressemblent de tout point à Tonde de ses ruisselets. Ils sont clairs, coulants, et gazouillent harmonieusement ; mais qu'ils sont fades et monotones ! On cite partout son allégorie pastorale et pâle :

" Dans ces prés fleuris ** Qu'arrose la Seine... "

Boileau ne nomme pas Mme Deshoulières parmi nos bucoliques. On en a donné une raison bien simple et qui justifie complètement le silence du législateur. C'est que le recueil des poésies de la dame parut juste la même année que VArt Poétique. Boileau mit cette dixième Muse au r^ng des Précieuses, dans sa pauvre Satire x^ en 1693. Mme Deshoulières avait eu le tort d'encenser Pradon, et Boileau ne pouvait pardonner ce crime de lèse-tragédie (').

Boileau prétendait, non sans cause, que l'idylle n'avait point chance de réussir chez nous. — ** M. *' Despréaux soutenait que XÉglogue était un genre de ** poésie, où notre langue ne pouvait réussir qu'à demi; " que presque tous nos auteurs y avaient échoué et ** n'avaient pas seulement frappé à la porte de VÉglo- '' gue ; qu'on était fort heureux, quand on pouvait ** attraper quelque chose de ce style, comme ont fait

I. Il y aurait plusieurs autres bucoliques à signaler, si l'on voulait en faire la liste complète. Nommons seulement pour mémoire Godeau, Régnier- Desmarais, La Motte- Houdart, etc.

*' Racan et Segrais : Il donnait pour exemple les " vers de ce dernier :

** Ce berger accablé de son mortel ennui,

« Ne se plaisait qu'aux lieux aussi tristes que lui.

" Et Racan, dans Timitation d'une Églogue de *' Virgile :

" Et les ombres déjà du faite des montagnes, " Tombent dans les campagnes (') ".

Si Boileau bornait là ses admirations pour nos bergeries çx foresteries, c'est une preuve de notre pauvreté grande en ce genre. Boileau, qui s'est exercé à la satire, à l'épigramme, au sonnet, à Tode et même au style épique, n'a pas osé essayer le pipeau rustique. Il s'est contenté de quelques jolis vers sur la campagne d'Hautile, et sur la verdure cultivée et taillée en son jardin d'Auteuil. Il déclare même (Sat. ix)i qu'il se sent bien peu de penchant aux fadeurs bucoliques :

" Viendrai-je en une Églogue, entouré de troupeaux, " Au milieu de Paris enfler mes chalumeaux, ^' £t, dans mon cabinet, assis au pied des hêtres, " Faire dire aux échos des sottises champêtres ? "

Il ne le fit pas, et fit bien.

Pour chanter la nature, il eût fallu la voir. Or. y eutil, au XVII* siècle, plus d'un poète, qui ait eu des yeux et une âme capables de comprendre cette nature vivante, cadre et sujet de l'Idylle ? J'en doute. Mais il y en eut un, qui n'écrivit point d'Idylles et n'imita point ces Bergers de commande, qui suivaient

" En vrais moutons le pasteur de Mantoue. "

Celui-là vit néanmoins de vrais champs, de vrais bois. Il vit même des bergers véritables ; et quand il s'avisa

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