Nu^ Rem,^ p. 52, (sat. IX
Pradon redit la même chose en vers:
" Sans avoir recours sans cesse à V épicier^
" Raille plus finement ou quitte le métier ('). "
Mais voilà que Pradon trouve que Boîleau a varié ses plaisanteries, aux dépens de Pradon: à propos, je crois, du chapeau de Caudebec, entouré d'une préface de Pradon; Pradon naturellement de réclainer:
« D***, dans tes vers, que de redites fades,
" De termes du Pont-Neuf et de turlupinades!
" Jadis tu renvoyais les vers chez Vtpicitr;
" Tu changes aujourd'hui; c'est chez le chapelier (»). *'
Hélas! même avant la mort de Boileau, quelqu'un osa souhaiter aux œuvres du grand satirique de faire un saut de chez Barbin chez les marchands de comestibles vulgaires:
" Vienne cet heureux jour, où les nouveaux romans, " De tant de vains esprits faibles amusements, *' Sans corrompre nos mœurs ni farder nos manières, " D'abord de chez fiarbin iront chez les beurrières; " Où le grand D*** et tant de vains auteurs " Seront sans privilège et sans admirateurs (3). "
Le souhait n'est pas encore réalisé; ce jour n'est pas venu ; vîendra-t-il ?
Il arriva cependant à Tune des œuvres de Despréaux d'aller envelopper ignominieusement les produits d'un pâtissier. Mignot n avait point été flatté d'un certain endroit du Repas ridicule:
*' Les cheveux cependant me dressaient sur la tête, " Car Mignot, c'est tout dire, et dans le monde entier '^ Jamais empoisonneur ne sut mieux son métier. "
Il se plaignit par devant les juges ; les juges l'invitèrent à rire de l'aventure ; mais Mignot médita une vengeance personnelle contre le poète; ses biscuits étaient
I. Ibid., p. 26. — 2. Ibid., p. 25. — 3. Fureiiriana, SaL de J/***, p. 157.
l'ait rotTIQUB.— II. 5
recherchés; il fit imprimer la Satire de Boileau et îl en habilla ses biscuits. Or cette manœuvre lui attira tant de clients, que plus tard il se reconnaissait redevable de sa fortune à Boileau; heureuse vengeance (')!
Pour enfermer son sens dans la borne prescrite, La mesure est toujours trop longue ou trop petite.
*' La plupart des poètes, avait dit Balzac, s'étendent ** plus heureusement qu'ils ne se resserrent. Le Sonnet ** est un chef-d'œuvre en petit, aussi bien que l'Épi* " gramme(')." Boileau s'est-il souvenu de ce passage ?
Les obstacles signalés par Boileau, la froideur croissante du public pour ces tours de force, ou toute autre cause, découragèrent les ouvriers en Sonnets. Le P. Buffier écrivait, dans les premières années du xviii® siècle: ** La difficulté de réussir dans les Sonnets fait " qu'il n'y en a jamais eu que très peu de bons; en sorte ** même que, depuis un temps, la mode des Sonnets ** semble avoir passé. Au moins ne me souviens-je pas ** d'en avoir vu courir, qui aient eu quelque succès '* dans le monde; excepté un seul de M. de Fontenelle. ** Au reste, si l'on vient à perdre l'usage des Sonnets la ** perte sera médiocre ; la contrainte où l'on est assujetti ** dans ce poème passant de beaucoup l'agrément qui ** en résulte (^)." Autre siècle, autres modes. Cet '' heu- ** reux pJiéntx'' a eu l'heur de renaître de ses cendres.
" L'ëpigramme, plus libre en son tour plus borné, « N*est souvent qu'un bon mot de deux rimes orné.
Vauquelin avait dit assez heureusement :
*' L'Épigramme n'étant qu'un propos raccourci, '* Comme une inscription courte on Técrit aussi "
I. V. Anecd, Utt III. — 2. Entret XXXII». — 3. Gramm, franq, — - Abrégé des R, de la poés.fr, — 4. L. III.
Boileau restreint le sens du mot Épigramme à ce genre de satire en abrégé où il s exerça lui-même. Toutefois au xvii* siècle, TEpigramme répondait à d autres définitions, comme on le peut voir dans Colletet : Discours de r Épigramme ('). " ** Il y en a qui " divisent encore T Épigramme en trois classes. La " première comprend toutes les inscriptions des per- *• sonnes et des choses, d'où T Épigramme a tiré son ** nom et sa première origine.
*' L'autre comprend la louange ou le blâme des ** actions et des personnes ; et la dernière, les aventu- " res fortuites et les succès admirables et surprenants, '* ou effectivement arrivés, ou seulement imaginés par ** le poète.
** Et de tout cela il s'en trouve une infinité d'exem- '* pies palpables dans nos poètes, que le lecteur " curieux des belles choses peut consulter à loisir('). "
Boileau appelle T Épigramme *' plus libre" que le Sonnet, parce que la forme n'en est pas nécessairement fixée à telle mesure, longueur, ou cadence. Le vers de dix pieds se prête merveilleusement à la malice et naïveté gauloises de notre Épigramme ; ce fut le vers préféré de Marot, de Racine et de Rousseau pour ces petits poèmes ; mais les autres épigrammatistes, Boileau en tête, lui donnent toutes les allures.
Notons pourtant que, dans la définition ci-dessus formulée, l'adverbe " souvent " est de trop; quelquefois serait beaucoup plus juste. Un ou deux "bons mots " de Boileau entrent dans cette catégorie des Épigrammes-distiques : ** Telle est, dit Brossette, cette •* Épigramme de notre poète :
" J*ai vu VAgèsilas, " Hélas ! "
i. Art Poét, du sieur CoUetet, 1658. — 2. P. 42-3.
Il paraît que Boîleau rangeait parmi les meilleures Épigrammes à lui connues cette épitaphe imaginée par J. du Lorens, (mort en 1648) :
" Ci-gît ma femme ; ah ! qu'elle est bien, " Pour son bonheur et pour le mien ! '*
Voilà le bon mot flanqué de deux rimes. Il faut mettre sur la liste de ces courts chefs-d'œuvre Tépitaphe rimée contre Ménage :
** Ci-dessous gît Monsieur TAbbé, ** Qui ne savait ni A, ni B. "
Le même Ménage, surchargé de maints lustres et de maints tomes, écrivait : ** En lisant, ces jours-ci, un ** recueil d'épitaphes, j*ai trouvé la mienne :
'' Ci-git qui composa maint livre, ** Et mourut à force de vivre (*). "
Dans le traité de CoUetet, on lit quelques autres exemples d'Épigrammes en deux vers. Écoutons d'abord la théorie du vieil Académicien : **L*Epigramme, ** pour être excellente, doit être courte, gracieuse, sub- ** tileet pointue... Il est à propos de restreindre et de ** resserrer ce petit poème, afin de l'approcher toujours ** le plus qu'il est possible de l'inscription dont elle a ** pris son nom et sa source (''). " Colletet expose longuement comme quoi l'Épigramme française aime à s'orner de quatre rimes, ou seulement de deux, selon la définition de Despréaux: *' Nos doctes Fran- " çaîs, qui ont toujours marché de près sur les pas ** de la vénérable et savante antiquité, nous ont ** aussi laissé un nombre infini de petites Épigrammes " de quatre vers, sous le fameux titre de quatrains (^), ** qui représentent bien, ce me semble, les distiques ** des Latins et des Grecs.
I. Mén. Éd. de 1693, P- 78.— 2. P. 47. — 3. Nostradamus, Pibrac...
" Ce n est pas après tout qu'ils n'en aient encore *' composé de deux vers seulement ; comme cette ** fameuse Épigramme que Clément Marot mit au- •* devant des œuvres de François Villon, lorsque, par ** Texprès commandement du roi François I®^ il les fit " réimprimer curieusement et avec de petites notes :
" Peu de Villons en bon savoir \ " Trop de Villons pour décevoir.
" Et celle-ci encore du même Marot, qui est au ** frontispice de son Cimetière. C'est sur la mort d'une " certaine Jeanne Bonté, qui n'était peut-être pas si '* mauvaise que son inscription funèbre :
" Ci-gît le corps Jeanne Bonté bouté ; " L'esprit au ciel est par bonté monté.
" Jacques Tahureau du Mans, qui n'était pas un " des derniers poètes de son siècle, nous en a pareil- ** lement donné quelques-unes de deux vers seulement; ** comme celle-ci qu'il fit sur un livre plein de beaux ** mots, mais vide de grandes inventions :
" Ce livre est beau, gracieux et bénin,
" Propre, élégant, mais certes sans venin. "
Colletet n'a garde d'oublier " cette autre dont je régalai, dit-il, autrefois cet illustre Mécènes de mes Muses, le grandicardinal de Richelieu :
" Armand, qui pour six vers m'as donné six cents livres, " Que ne puis-je à ce prix te vendre tous mes livres (')! "
Voici, pour finir, le deuxaim de Scarron pour le Duc de Ventadour, " à qui le Duc d'Usez cassa un bras, '* en tombant sur lui dans un carrosse qui versa :
" Dieu vous préserve de la tombe,
" Et du Duc d'Usez quand il tombe (»). "