Lé//re à PAcad, V
2. Les " deux visages divers " du jeu de mots semblent avoir été rajeunis par A. Chénier, quand il appela le calembour : ^^Janus ".
" Ce Janus à deux fronts, l'hébété calembour. " C'est du reste le terme employé par Soame et Dryden : *' Each Word \\kt Janus had a double face. *'
Je ne sache pas d'exemple plus misérable de ces sottises d'esprit que Tépitaphe rimée par le sieur Flaminîo de Birague :
" Passant, penses-tu pas de passer le passage *' Qu'en mourant j'ai passé ? Pense le même pas ; " Si tu n'y penses bien, de vrai, tu n'es pas sage ; " Car, possible, demain, passeras au trépas (*). "
Mettre de pareilles niaiseries dans la bouche d un mort, c'est, comme on disait alors, le necplus ultra.
" La prose la reçut aussi bien que les vers.
Avant d exposer comment la prose française s'émailla de pointes, écoutons un morceau de prose italienne ; je me trompe, c'est de la prose latine, mais écrite par un italien vers 1640. Il décrit le siège de Maëstricht ; j'emprunte cet extrait au P. Bouhours : ** Après avoir dit que le canon emportait aux uns les ** cuisses, aux autres la tête, à quelques-uns les épaules ** et les bras ; que leurs membres, arrachés avec vio- ** lence, allaient blesser leurs compagnons qui mou- '* raient, pour ainsi dire, par les mains de leurs gens, '* et de leurs amis, il ajoute que d'autres ayant été •* coupés en deux par les chaînes dont le canon, était ** chargé, combattaient de la moitié du corps, et se ** survivant, vengeaient la partie d'eux-mêmes qu'ils ** venaient de perdre (^\ " On peut, après ce morceau, citer les raffinements de la prose de France. Je choisis dans les pages des maîtres, la racaille écrivassière ne tirant pas à conséquence.
Voiture (qu'il eût fallu conserver dans du sucre, disait Mlle de Bourbon), écrit à un homme affligé : ** Votre éloquence rend votre douleur vraiment con-
I. V. Goujet, t. XII, p. 373. — 2. Man, de bien penser^ III* Dial.
'• tagîeuse; et quelle glace, je ne dirai pas de Lorraine, " mais de Norvège et de Moscovie, ne fondrait pas à ** la chaleur-de vos belles larmes ?" Il écrit de Lisbonne, ** octobre 1633 : " Je m'en vais dans un vaisseau,qui ne ** porte que moi et huit cents caisses de sucre. De sorte ** que si je viens à bon port, j'arriverai confit ; et si, *' d'aventure, je fais naufrage avec cela, ce me sera au ** moins quelque consolation, de ce que je mourrai en '' eau douce. " Il écrit à Godeau, le futur évêque de Grasse : ** L'Afrique ne m'a rien fait voir de plus nou- " veau, ni de plus extraordinaire (que vos ouvrages). ** En les lisant à l'ombre de ses palmes, je vous les ai ** toutes souhaitées ; et en même temps que je me con- ** sidérais avoir été plus avant qu'Hercule, je mz suis ** vu bien loin derrière vous. "
Il faudrait transcrire la moitié de ces lettres ; c'est de la quintessence. Passons à Balzac. Après un vomissement de sang, ce joyeux malade écrit: " Je n'oserais " pas dire comme auparavant que je vous aime de ** toute mon âme, .puisque j'en ai perdu plus de la •* moitié. "
Monseigneur de la Valette, devenu Cardinal, va échanger la soutane noire contre la pourpre, Balzac lui dit : ''Vous quitterez le deuil, pour vous habiller de " la couleur des roses ('). "
Et à Richelieu : " Nos armées sont les bras de votre " tête('). "
A Corneille, en le félicitant de son Cinna : " Votre ** Cinna guérit les malades. Il fait que les paralytiques " battent des mains ; il rend la parole à un muet, ce '* serait trop peu de dire à un enrhumé. En effet, j'avais '* perdu la parole avec la voix (^). "