‹ L'Art poétique de BoileauChapitre 5 sur 236 · Ép, à PEv · texte numérisé non relu

Ép, à PEv

Vers présomptueux, dont le sage Despréaux condamnait lorgueil.

Cet orgueil poétique, vulgairement nommé enflure et boursouflure, Despréaux le condamne partout. On a dû remarquer déjà comment il proscrit partout la pompe, les grands mots, le faste, la prétention. Il critique la *' voix insolente, de Saint-Amant ; la '* fou- •• gue insensée et les vers monstrueux " de certains rimeurs d'Italie; les '* montagnes plaintives" de la PharsaU ; le " faste pédantesque " de Ronsard ; le '* pompeux barbarisme, Torgueilleux solécisme d'un •• vers ampoulé; " ** l'ambitieuse emphase des mots"

et même des louanges.

" Mais souvent dans ce style un rimeur aux abois " Jette là, de dépit, la nûte et le hautbois;

Au xvii* siècle, différents genres de poésie étaient symbolisés par différents instruments de musique. La trompette représentait T Épopée. La lyre^t, violon et le hautbois, que Boileau prête aux bergers, figuraient rode. Le P. Mourgues, pour exprimer Tidée rendue ici par Boileau, élève le hautbois au ton lyrique. Dans rÉglogue, dit-il, " la plupart de nos poètes français ont ** entonné souvent le hautbois, au lieu qu'il ne faut '* qu enfler les chalumeaux {'). " Les chalumeaux et pipeaux, hi flûte, \ç, flageolet, la musette, étaient synonymes de poésies rustiques. Un berger lettré, ou véritable, devait enfler Tun de ces instruments. La Fontaine n'a pas oublié la musette de son Berger Guillol.

Segrais le pastoral écrivait à Chapelain Tépique:

" Chapelain, trouve bon que ma faible musette,

" Sortie à peine des déserts, " Interrompe le bruit de ta haute trompette, " Pour te faire écouter ses rustiques concerts ('). "

I, 7>. de tapoés./r, etc., p. 270. — 2 Œuv., t. I, p. 193-4.

" Et follement pompeux dans sa verve indiscrète, '* Au milieu d'une Églogue entonne la trompette.

Il ignore que la Nymphe des champs ou des bois,

**.... Nymphe discrète, " Préfère sous un ormeau, " Au grand bruit de la trompette, " Le doux son du chalumeau ('). "

Un poète du xvii« siècle, poète fort inconnu, Tabbé de Souillac, mettait dans la hotte de Mercure, déguisé en " marchand forain *', les " trompettes ", auprès des '* églogues "; effet de contraste:

" Des odes de clinquant, des tambours, des trompettes, " Nippes d'Ég/ogueSj des houlettes, " Petits chiens et petits moutons, " Flûtes, flageolets et musettes (^). "

'' De peur de l'écouter, Pan fuit dans les roseaux ; " Et les Nymphes, d'efTroi, se cachent sous les eaux.

Vers le temps où il alignait ce distique, Boileau voyait, sur les rives du Rhin,

" Fuir à grands pas les Naïades craintives (3). "

Ce jour-là, elles entendaient, non pas les rimes discordantes d'un Théocrite tapageur, mais bien les canons de Sa Majesté très chrétienne. Sous Louis XIII et Louis XIV, quand les poètes avaient à parler d'un événement soit terrible, soit joyeux, qui intéressait plusieurs peuples, ils avaient usage de faire fuir sous les eaux, ou d'en faire sortir, les déités virgiliennes. Les exemples abondent chez le P. Le Moyne surtout:

I. Sénecé, Œuv, ch, etc., p. 90. — 2. Nouv, ck, etc., t. I, p. 198 — 3. Ép. IV,

Racine, jeune encore, poétisait, à Taide de ces souvenirs, le mariage du roi de France avec une princesse espagnole.

Vraisemblablement Boileau avait ici en vue Char- (>entier qui " avait fait... une Églogue pour le Roi, en *' vers magnifiques, intitulée: Églogue Royale ('), '* de laquelle le Satirique riait ainsi par devant Louis XIV:

*' L'un, en style pompeux habillant une Églogue, " De ses rares vertus te fait un long prologue... "

Ou bien il se souvenait du docte Ménage embouchant la trompette, dans son Églogue à Christine de

Suède.

"Au contraire, cet autre, abject en son langage, '* Fait parler ses bergers comme on parle au village.

Du réalisme ! en plein xvii* siècle! Quel est '* cet autre ", que Boileau nose pas même nommer.»*...

Molière eut cette audace de reproduire sur la scène, par devant la Cour et Paris, le langage, très peu conforme à Vaugelas, des naïfs enfants des champs. Son Pierrot, dans le Don Juan^ est du moins tout conforme à la réalité, quand il raconte ses jeux champêtres avec son confrère Lucas: ** Enfin donc, j'étions sur le bord •* de la mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions •' a batifoler avec des mottes de tarre, que je nous •* jesquions à la tête ('). "

Ainsi s'expriment le Lucas et le Thibaut et la Jacqueline du Médecin malgré lui: " Là où la chèvre est ** liée, il faut bian qu'aile y broute. " Voilà comme on parle au village, quand on mène paître des " bêtes à •* laine "; voilà la nature; mais fi du jargon.

Page 1