‹ L'Art poétique de BoileauChapitre 75 sur 236 · Disc, sur la Sat · texte numérisé non relu

Disc, sur la Sat

2. Même ses confrères en Satire lui en reconnaissaient le droit Gacon, qui ne ménage point Despréaux, le fait marcher de pair à compagnon avec son immortel devancier :

** Horace et Dtspriaux ont pu sans vanité, " S'ëriger en vengeurs du bon sens insulté.

*' Boileau plaît à Louis, Horace charme Auguste ; " L'un et l'autre fit voir une critique juste. "

{.Le Poète sans fard y 1698, 2« P. Sat. 2.)

3. Saint- Pavin n'avait pas nommé; au lieu de Despréaux^ il avait écrit Sylvandre, (V, Pois, de S, P, publiées par Monmerqué, t. IX, des Hist, de r. des R,)

" Jaloux des plus fameux poètes,

" Dans ses Satires indiscrètes,

** Il choque leur gloire aujourd'hui.

" En vérité, je lui pardonne;

" S'il n'eût mal parlé de personne,

" On n'eût jamais parlé de lui. **

Les Quatorze- Vers du goutteux Saint- Pavin sont assez méchants, aux deux sens du mot; mais ils disent vrai par plus dun côté. Si Boileau n avait pas enchâssé dans ses alexandrins les noms des maigres génies, Boileau n*eût pas été Boileau.

Il nommait. Ce fut son tort impardonnable, aux yeux des délinquants lettrés qui maraudaient sur les flancs du Parnasse. Ce fut son grand tort surtout aux yeux des gens, dont les noms enrichirent ses vers de quelques syllabes:

" Pourquoi faut-il qu'il nomme!.., "

Boileau avait beau mettre en avant l'exemple de l'antiquité, l'exemple d'Horace; on n'acceptait point ses raisons. ** — En vain Monsieur Despréaux cherche ** des exemples, pour autoriser ce qui n'en eut jamais. ** Si les Romains, qu'il cite dans un discours qu'il a ** fait sur la Satire, ont quelquefois nommé des gens ** connus, ils faisaient par prudence ce qu'il faitaujour- *' d'hui par le seul plaisir qu'il a de faire du mal. "

Ainsi s'exprime Boursault, dans la préface de sa petite comédie: ha. Satire des Satires. Il explique ainsi en prose ce qu'il veut faire entendre dans les scènes versifiées, où il nomme, lui aussi, et raille Despréaux :

" Pour moi, quand je lis Despreaux^

" Je trouve, en des endroits, quelques vers assez beaux ; *' Mais ce qui me déplaît de sa veine féconde, *' Elle est trop satirique et nomme trop de monde.

l'art rviÉTIQl'E. — H.

" C'est, pour un galant homme, un peu s'être oublié;

** Plus son nom fait de bruit, plus il est décrié.

" On court à ses écrits; mais chacun les achète,

" Moins pour voir ce qu'il fait que les gens qu'il maltraite.

'^ Caressé d'un libraire à qui va le butin,

'* Aux dépens de sa gloire, il enrichit Barbin;

'' £t sûr que, sans nommer, son génie est aride,

" Pour un honneur frivole, il en quitte un solide.

" S'il avait des amis, il devrait le savoir ('). "

Boursault se fait Técho de ses malheureux collègues cloués au pilori par Boîleau. Mais les collègues exhalent aussi leur mécontentement. Pradon, qui traite Boileau de ** dogue du Parnasse ", invective contre ce moderne imitateur d'Horace et de Lucilius:

** Ce chantre sans vigueur, sans art et sans génie, " Qui des accords qu'il note ignore l'harmonie, ** N'est qu'un mélancolique, un farouche hibou, " Qui, pour voir la lumière, osa quitter son trou ; " Qui, faux imitateur d'Horace et de Lucile, " Infecta le public des vapeurs de sa bile ('). "

La Motte intente aussi procès à son mattre, tout en l'appelant le ** rival de Lucile et d'Horace". Il lui reproche d'avoir livré trop de noms propres aux mépris de la postérité. La Motte s'adresse à VOmbre de Despréaux:

" Heureux, que de sages scrupules *^ Retranchant ces traits séducteurs, " Ton vers n'eût rendu ridicules " Que les fautes, non les auteurs; ** Qu'un nom quelquefois respectable ** D'un hémistiche irrévocable '* N'eût pas fait l'injuste ornement.

" Rival de Lucile et d'Horace, ** Craignais-tu de manquer de grâce, " Sans. ce dangereux agrément (,3)? "

I. Sat des SaL — 2. Épîire à Aicandre, N"f^ Rem,, P- 1 13- — 3- Odes etc., t. II, p. 282.

Ce gueux richement habillé des idées d* Horace, savait dans Toccasion rendre à son puissant devancier Thommage d'une admiration désintéressée. Ses Satires et sa Poétique en font foi ; sa correspondance aussi. Un jour Brosçette s'était avisé de trouver des taches, des négligences, chez le Satirique latin. Boileau s'indigna. Je reprends sa réponse d'un peu plus haut, à cause d'un détail d'histoire qu'il est bon de connaître. Le vieux poète fait d'abord l'inventaire de ses ouvrages traduits dans la langue d'Horace: " Il y en a plus de •* six (traductions) nouvellement imprimées, qui ont ** toutes leurs mérites. En voici la liste: La Satire du '' Festin, le premier chant du Lutrin, l'Épître de ** l'Amour de Dieu, l'Épître à I^. de Lamoignon, la ** Satire de l'Homme, le cinquième chant du Lutrin; ** et un grand nombre d'autres qui ne sont point ** imprimées et qu'on m'a données écrites à la main. ** Ainsi, Monsieur, me voilà poète latin confirmé dans ** toute l'Université.

** Mais à propos de latin, permettez-moi. Monsieur, ** de vous dire que je ne saurais approuver ce que vous ** me mandez, ce me semble, dans une de vos lettres '* précédentes, que vous ne Sauriez souffrir qu'Horace. ** dans ses Satires et dans ses Épîtres, soit si négligé. ** Jamais homme ne fut moins négligé qu Horace, et '* vous avez pris pour négligence vraisemblablement ** de certains traits, où, pour attraper la naïveté de la ** nature, il paraît, de dessein formé, se rabaisser; mais ** qui sont d'une élégance, qui vaut mieux quelquefois " que toute la pompe de Juvénal (*). "

Excellente leçon, et preuve péremptoire que Boileau comprenait bien' cet ** Horace tant de fois dans ses ** vers imité ("), " ou copié.

I. UUrâ du 6 Dec, 1707. — Éd. Laverdet, p. 258. — 2. Ép. VI II.

^* Perse, en ses vers obscurs, mais serres et pressants " Affecta d'enfermer moins de mots que de sens.

Il y avait autrefois, à Paris, raconte Balzac, uq pédant grincheux, surnommé *' le tyran du Mont Sainte-Geneviève ", qui prétendait être le seul homme au monde, capable de déchiffrer les vers de Perse. Le susdit tyran " disait à ses écoliers qu il n*y avait que ** Dieu et lui, qui sussent l'explication d un tel vers de ** Perse, d'^n tel passage de Plaute, et ainsi du ** reste {'). ''

Cétait médire de Perse, dont la concision se laisse pénétrer par bien des habiles, qui ne sont ni pédants, ni grincheux. Mais le distique de Boileau reste juste; la hardiesse des images, les allusions, l'énergie de la pensée, du jeune disciple de Cornutus imposent Teffbrt, et la méditation. Bojleau reconnaissait à cet autre ancêtre une autre belle qualité, le courage: Perse... '' écrivait sous le règne de Néron. Il ne raille pas sim- ** plement les ouvrages des poètes de son temps, il '* attaque les vers de Néron même. Car enfin tout le " monde sait, et toute la cour de Néron le savait, que ' ' ces quatre vers :

" Torva Mimalloneis — etc.,

** dont Perse fait une raillerie si amère dans sa pre- *' mière Satire, étaient des vers de Néron ('). "

Pour la plupart de ses œuvres satiriques, Boileau suivit de près les pas d'Horace ; mais il jeta la viii^ de ses Satires dans le moule de Perse; et elle eut une vogue inouïe. Boileau en déduisait que le genre de Perse était plus conforme au goût français. Brossette enregistre cette conclusion dans une note manuscrite

Page 1