Lettre du 2^ inars
2. Tout le monde sait le distique lamentable de Malebranche sur le beau temps :
" Il fait en ce beau jour le plus beau Lemps du inonde, " Pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde. " On lui fit observer qu'on ne va guère à cheval i"/<rr/'6';/('/^. J'en conviens, répondit le philosophe ; mais passez-le moi en faveur de la rime.
La rinic, en pareil cas, est une sotte, et mérite les animadversions de tous les prosateurs, surtout de Fénelon. — Avantd'en veniraux diatribes de ce dernier, citons une page de Sorel sieur de Souvigny : nous entendrons ensuite Mgr de la Mothe-Fénelon, et enfin le poète La Motte- Houdard. Juste au moment où Despréaux versifiait le commencement de sa Poétique, Sorel résumait les plaidoyers contradictoires au sujet de la rime française.
Voici d'abord les plaintes des adversaires : *' Ayant *' négligé cela (c'est-à-dire la quantité des syllabes) *' dans notre poésie vulgaire parce que cela donnait trop " de peine (?), on a choisi la rime, pour le principal ** ornement de nos vers ; invention barbare et gros- " sière, laquelle a été introduite quelque temps dans '' les vers latins, après la corruption de la langue. A " n'en point mentir, cet ornement est peu estimable " de soi ; car quel sujet y a-t-il de faire grand état de '* deux ou trois périodes ou lignes, pour ce qu'elles '' finissent d'un même ton, comme le son d'un instru- *' ment qui n'a qu'une corde ? Qu'est-ce que cela peut *' avoir de commun avec l'excellence du discours et du " raisonnement ? Se doit-on imaginer que ce qui est " un vice en prose puisse devenir une perfection dans '' la poésie? Car, en effet, il n'y a rien qui offense plus *' les oreilles dans la prose, que de trouver un même ** son à la fin de ses périodes et de ses demi- " périodes ?
'' Il se trouve encore une autre considération qui " donne sujet de moquerie et de mépris. C'est que les *' rimes assujettissent le poète à dire souvent la même *' chose; de sorte que, quand on entend réciter un vers, *' pour peu qu'on s'y connaisse, on devine souvent
'• l'autre vers, ou au moins ses derniers mots ; et " jamais vous n'entendrez prononcer des larnies, à la '* fin d'un vers, que vous ne jugiez bien qu'on parlera " après à' armes ou (Xa/arf?ies.
..."Cette contrainte gène tellement les bons esprits •* qu'il ne leur prendra jamais envie de mettre en vers " des choses d'importance, craignant que les mots les *' plus essentiels du sujet n'y puissent entrer. Par "exemple, on ne voudrait pas mettre en vers un " contrat ou une négociation. La doctrine théologique '* ou philosophique serait mal placée dans la poésie, " pour ce que de certains termes y sont néces- " saires, lesquels ne se rencontreraient pas à propos, *' ou bien les vers seraient rudes et n'auraient aucune " o^râce.
" L'histoire même, dans ce genre d'écrire, ne rap- " porterait rien en sa naïveté. De là viennent les " railleries qu'on fait d'un poète extravagant qui " voulait mettre les Conciles en vers alexandrins ('), " et l'histoire Romaine en madrigaux ('). "
De bonne foi, est-ce la faute de la pauvre rime ? Non assurément. Aussi, quelques pages plus bas, trouve-t-on la réponse fort pertinente à ces objections qui ne le sont guère.
*' La Rime est un embellissement que quelques-uns " méprisent. Mais s'ils disent que la rime est une '' invention barbare, on leur répond que nos oreilles " s'y sont tellement accoutumées, qu'on ne s'en saurait '^ plus passer. Nous savons le peu de grâce qu'ont les " vers français mesurés sans rime, tels qu'en ont fait " autrefois Jodelle et Rapin, de qui on en voit de