‹ L'Art poétique (volume 2)Chapitre 161 sur 258 · Mém. anecd.y etc. p. i · texte numérisé non relu

Mém. anecd.y etc. p. i

l'art POÉTIQI-K. 16

à la cour et h la ville. La Province était un pays perdu, où l'esprit faisait à peine, de loin en loin, quelques apparitions fuor-itives. Les villes de Province étaient proches parentes de ce Ouimper-Corentin, où le sort et le bon La Fontaine envoient '' enrager " les gens. La Bruyère, parisien mais fils de provincial, traitait avec un mépris superbe les " climats éloignés de Paris ". Sur quoi Vigneul-Marville, parisien lui aussi, s'écriait avec non moins de justice que d'ironie ; '' Quoi ! le bon ''sens n'est que dans la capitale du royaume et aux " environs de Paris! Tous les provinciaux sont des gens " impolis et peu sensés ? Les seuls Parisiens ont tout "l'esprit du monde en partage ? Ce jugement n'est pas "équitable. L'auteur est sans doute parisien... (') "

Boileau, par privilège, était Parisien : " Personne, "disait-il un jour, n'est plus parisien que moi. " Aussi avec quelle pitié regarde-t-il tout ce qui n'existe pas entre Montmartre et le mont Valérien! Il se moque des hobereaux qu'il s'est choisi pour convives dans son Repas ridicule :

" Deux nobles campagnards, grands lecteurs de romans! "

Un auteur provincial, un breton, dont Boileau se moque, en ce même repas, René le Pays, prétendait néanmoins que Boileau devait ses succès et ses revenus aux satires que le susdit rimait contre la Province. Le Pays, ce " Bouffon plaisant", se console ainsi de sa mésaventure : " Il est nécessaire que je fasse " des vers, avec un grand nombre d'autres poètes, " afin de donner matière aux Satires de M. Boi- " leau. Si nous n'avions rien écrit de méchant, il n'eût " peut-être jamais rien dit de bon. ...Nous autres, " petits auteurs, nous sommes à M. Boileau une mois-

I. Sent. Crit Sur les Caractères^ ^1^% Lettre LXIII. Page 248.

" son assurée : et c'est de nos ouvrages de Province " que sa Muse tire les beaux revenus qu'elle dépense '' à la cour ('). "

Du reste, combien de lois les auteurs i)rovinciaux donnèrent les mains à ces attaques Parisiennes! l^alzac, gentilhomme angoumoisin, se plaignait du mauvais goût de la Province, et notamment de tel lieu " au deçà " delà Loire. Le galimatias y est sur le trône; le " Phébus y passe pour le genre sublime de l'éloquence ; " on s'y moque du style tempéré et du bon ménage " des paroles (^)."

U. Chevreau, venu de Loudun à la cour de Suède, puis à la cour de France,écrivaitde Loudun au provincial Saint-Amant : *' S'il vous prend envie, Monsieur, " de faire la carte du pays de la raison, ne l'étendez '* pas généralement au-deçàdela rivière de la Loire " (^). P'uretière envoyait aussi au-delà de ce bon fleuve bien loin de Paris, la sottise et le galimatias. Par le traité de pacification conclu chez Furetière, entre Bonsens et Galimatias, il fut convenu : (art. v.) " Qu'il " était permis à Galimatias de courir les provinces, et " y faire telles conquêtes que bon lui semblerait, parti- " culièrement celles au-delà de Loire, qui étaient aban- '' données à sa discrétion (•*). "

Furetière était Parisien.

La Bruyère esquisse en un joyeux cadre le triste tableau qu'il intitule une '' petite ville " ; et il commence ainsi le paragraphe qui vient après cette esquisse: ''Les " Provinciaux et les sots... " (^j, comme s'il y avait si peu de distance entre ces deux qualités !

Pourtant au siècle de Boileau comme au nôtre, la Province savait ses devoirs envers Paris, la ville de la

Le Pays, Nouv.Œuv. Amst. 1674, Liv. II, p. 123. — 2. Entretiens. VI, ch. 5. — 3. 15 juillet 1656. — 4. Nouv. ail. 1658, p. 160. — 5. Caract. ch. v.

lumière, des arts, du bon goût et du beau parler. Fléchier, un provincial, racontant les Grands-Jours d'Auvergne en 1 665, écrivait : " Faire des vers et venir " de Paris, ce sont deux choses qui donnent bien de la " réputation dans ces lieux éloignés, et c'est là le com- " ble de l'honneur d'un homme d'esprit ('). "

Malgré les plaisanteries parisiennes et provinciales, c'était de la Province que les fondateurs de notre littérature, sauf Molière ('') et Despréaux, venaient divertir ou instruire, la cour et la ville. Bossuet venait de Bourgogne, Pascal était venu d'Auvergne en passant par Rouen, Bourdaloue arrivait du Berry, Fénelon du Périgord ; Racine était citoyen de la Ferté-Milon, et La Fontaine de Château-Thierry; — tous provinciaux, et quels hommes !

Il y eut une province entre toutes, où le xvii^ siècle, à son début, vit fleurir une vraie pléiade de gens de lettres ; ce fut la Normandie. Le bel esprit et le succès entraient à Paris par le "coche d'Evreux", ou de Rouen. Un auteur angevin, le sieur de la Pinelière, s'excusait en 1635, dans la préface di! un Hippoly te àQS>on crû, pour avoir '' osé mettre le nom de son pays en " gros caractères, au frontispice de son ouvrage." Et la raison de cette modestie étrange, la voici : " Comme " autrefois, pour être estimé poli dans la Grèce, il ne '' fallait que se dire d'Athènes; pour avoir la réputation '' de vaillant, il fallait être de Lacédémone ; mainte- " nant, pour se faire croire excellent poète, il faut être '' né dans la Normandie ". Et à l'appui de son dire, il produit des noms illustres : " Le grand cardinal du '' Perron, monsieur Bertaut et monsieur de Malherbe. . . '' monsieur de Bois-Robert, monsieur de Scudéry,

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