‹ L'Art poétique (volume 2)Chapitre 225 sur 258 · Bol. LXXXVI · texte numérisé non relu

Bol. LXXXVI

" quelle netteté et avec (juelle justesse il s'ex[)riine.... " Tous ses termes sont propres et bien choisis, (|uoi- " qu'ils ne soient point recherches; toutes ses expres- " sions sont simples et naturelles ; mais le tour qu'il leur " donne est le plus délicat et le plus noble du " monde ('). " Cet homme " le premier des mortels ", comme l'appelait Bossuet, qui, selon Madame de Sévigné, jouait au billard "comme le maitre du monde", parlait notre langue comme le premier des Français.

" Surtout qu'en vos écrits la langue révérée

" Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.

" En effet, la poésie suppose la grammaire; et il " faut parler français avant que d'entreprendre de faire " des vers français. C'est sur cela que Despréaux dit " si judicieusement, dans son Art Poétique :

" Surtout qu^en vos écrits.... (^). "

D.espréaux avait pour la langue un respect, qui était presque un culte : " Notre langue veut être extrêmement travaillée ", écrivait-il à Maucroix; et il la travaillait extrêmement.

Au demeurant, c'a toujours été chez nos plus grands hommes de lettres, un besoin d'exprimer leur vénération pour la langue de France. La recommandation que fait ici Boileau avait été faite par un de ceux qui avaient le plus travaillé, — hélas! et un peu maltraité — le français. Ronsard, sur ses vieux jours, criait aux jeunes poètes : " Respectez la langue française! Ne " battez pas votre mère (^). "

A la même époque, J. du Bellay, disciple de Ronsard, écrivait l'appel enthousiaste, intitulé : Défense et

I. Entr. d'Eiig. et cï' Ar. Entr. 2^. — 2. P. du Cerceau, Réjî. sur la Poi's. fr.. p. 23. — 3. V, Lefranc, Hist. de la Liif.fr., xvi^ et xvii« S.

illitstration de la Ian<^iie française, pour recom mander aux Français l'amour el Ictudc de leur idiome. Estienne composait son traité de la Préccllence du huigage français . Enfin, Malherbe vint; et comme nous avons vu, ce vieux " grammairien en lunettes " , se fit le champion, le chevalier de la langue, pourfendant, sur son chemin, tout ce qui gasconnait ou ronsardisait.

En dépit des plaidoyers, des luttes, des réformes, en faveur du français, notre langue ne conquit le respect, qu'à force de chefs-d'œuvre. Jusqu'au temps où Richelieu, par la création de l'Académie, eut discipliné la république des lettres, comme le royaume de France ; jusqu'au temps oui Corneille eut mis en scène des Espagnols et des Romains parlant le plus haut et le plus énergique style de France, il y eutdes gens '' bouffis " de grec et de latin ", qui traitèrent de jargon la langue " vulgaire et maternelle ". Racan s'en plaignait par-devant l'Académie qui venait de naître : '' Les " esprits médiocres, qui n'ont jamais hanté que les " collèges, font un si grand mépris de notre langue, " qu'ils ne pensent pas qu'il s'y puisse rien faire de " raisonnable. Ils ne craignent point d'appeler divin '' et incomparable le plus fin galimatias de Pindare et " de Perse, et se contentent d'appeler agréable et joli, ** les vers miraculeux de Berthault et de Malherbe ('). "

Il ne faut pas oublier, en lisant ce morceau, que Racan s'embrouillait dans le latin du Confiteor.

Corneille, à ce moment-là même, écrivait le Cid. La langue grandissait avec les héros du poète normand ; le culte de la langue se développait dans l'Académie et dans la Chambre bleue. Vaugelas, un Savoyard, allait prochainement rédiger ses Remarques, précédées

I. Harangue prononcée devant l'Acad. fr. le 9 juillet 1635. — Œuv. d: R. 1, p. 247.

de cette déclaration fière : " Il n'y a jamais eu de *' lano^ue, où l'on ait écrit plus purement et plus nette- " ment qu'en la nôtre, (jui soit plus ennemie des équi- " voques et de toute sorte d'obscurité, plus grave et " plus douce tout ensemble, plus propre pour toutes " sortes de styles, plus chaste en ses locutions, plus "judicieuse en ses figures, qui aime plus l'élégance '• et l'ornement, mais qui craigne plus l'affectation.... " Elle sait tempérer ses hardiesses avec la pudeur " et la retenue qu'il faut avoir, pour ne pas donner " dans ces figures monstrueuses où donnent aujour- *' d'hui nos voisins, dégénérant de l'éloquence de leurs '* pères (').

La lanofue traversa la F'ronde et ce déluo^e de sottises burlesques et cette avalanche de poèmes épiques, qui osaient éclore à quelques pas des barricades. Avec le règne de Louis XIV et les monuments de prose et de poésie qu'il vit naître, cette langue, instrument harmonieux de tant de choses nobles et belles, fut de plus en plus "révérée". Bossuet en fit le panégyrique, dans son Discours de réception à FiVcadémie; il le fit avec le style de ses Oraisons et de son Histoire. Un autre académicien, Charpentier, écrivit ses deux tomes de \ Excellence de la langue française ; Bouhours et Ménage continuèrent le travail de Vaugelas. Le poète latin Santeuil, dans une Défense des vers latins, faisait faire par la langue virgilienne l'éloge de la langue de France. En voici un abrégé d'après une paraphrase du marquis de Robias d'Estoublon :

" L'usage et la raison qui lui servent de lois " La rendent partout digne et des dieu>i et des rois. " Dans les termes choisis, la force et la tendresse " Brillent également avec la politesse....

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