I. Santeuil, 0/>. poet.^ p. 216. — 2. Réfi. etc., p
C'est une langue raisonnée, qui n'est pas moins ennemie de la superlluité que de la sécheresse. " Sur tout, chaste jusqu'au scrupule, et d'une délicatesse de goût presque infinie ('). "
•' En vain vous me frappez d'un son mélodieux, " Si le terme est impropre, ou le tour vicieux ;
La recherche du mot propre était pour Despréaux, comme pour tous les écrivains sérieux, une préoccupation, un travail, quasi un tourment. Son Épître à M. de Lamoignon nous le montre au milieu d'une nature joyeuse et verte, sous les saules ou les noyers deHaute-Isle,à la poursuite d'un terme qui lui échappe ou qui ne vient pas :
" Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi, " Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui. "
Lorsqu'il commit son Ode pindarique, Boileau fit part à son ami R'icine de la peine qu'il prenait, pour trouver la juste traduction de son idée : "Je vous dirai '* que j'ai en quelque sorte achevé VOde stir NcDnur, ** à quelques vers près, où je n'ai point encore attrapé ** l'expression que je cherche (^).
Boileau tout jeune, à vingt-huit ans, avait prononcé le serment (en vers) de choisir toujours le mot voulu par la pensée et non par la mesure :
*' ...Mon esprit, tremblant sur le choix de ses mots, *' N'en dira jamais un, s'il ne tombe à propos (3)."
Boileau fut rarement infidèle à cette courageuse promesse. Pourtant il y eut quelqu'un, même parmi les meilleurs amis du poète, qui signala, non sans
I. De r Excellence de la La?ig. franc, par M. Charpentier, de l'Acad. franc., 1683, t. 1 1, p, 610 et 61 r. — 2. Leilre du A" juin lôçj. — 3. Sut. 1 1.
motif, un terme impropre, d.ins une des Epîtres. Cet habile ne fut [)oint un homme de lettres. Ce fut Antoine, le jardinier d(^ l^oileau, celui qui dirigeait " l'if " et le chèvre-feuil ", sous lesquels Boileau chassait à la rime. Ce fut au P. Bouhours qu'Antoine avoua cette critique. " La réponse d'Antoine... au P. Bouhours " fut telle que Brossette la rapporte dans son commen- " taire. Antoine condamnait le second mot de l'Épître " qui lui était adressée, prétendant qu'un jardinier " n'était pas un valet. *' C'était le seul mot qu'il trou- *' vait à critiquer dans les ouvrages de son maître ('). "
" Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme, " Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme.
" C'est un pur galimatias, s'écrie Desmarets ; car *' l'enflure du vers ne s'appelle pas un solécisme. Et " il n'y a rien de si bas que le solécisme, tant s'en faut *' qu'il puisse être orgueilleux {^^ Pradon répète mot pour mot ces deux ou trois dernières lignes. Pradon et son devancier ne savaientpeut-être pas que le solécisme est une révolte contre les lois du langage ; or dans toute révolte, il y a de l'orgueil {f).
Vauquelin s'était raillé jadis du style " ampoulé et " bouffi " ; cette enflure et emphase étant déjà de tout point contraires à la simplicité noble du français ; aussi le vieux poète se rit de
I. L. Racine, Mém. etc. 2® P. — 2. Déf. du poème hér., etc. p. 82.
3. Quand un auteur tient à sa gloire, il respecte humblement le dictionnaire, Vaugelas et l'usage ; s'il veut, par fantaisie, se permettre le solécisme, il doit au moins imiter ce que firent un jour Balzac et Ménage; c'est Ménage qui raconte le fait : " Un jour ayant été longtemps, M. de " Balzac et moi, dans une grande compagnie, à soutenir la réputation " que nous avions de bien parler ; tous les autres étant sortis, M. de " Balzac me dit : A cette heure que nous voilà libres, faisons des solécismes ". {Ménag. Éd. de 1693, p. 106-7), — A huis-clos, mais non pas dans des livres.
** Ceux qui cherchent des mots ampoulés et bouffis, ** Et des discours obscurs, (]ui ne sont point confits *' Dans le su^rc français ('). "
Ce (lui i)roiiV(î, une fois ciurc dix niilhi, que l'esprit de l'homme "est toujours borné par quelque endroit", c'est que Boileau lui-même laissa so. glisser un so/c^cisme, un vrai solécisme, dans son Art Poétiqiic. Un professeur du collège des Quatre-Nations le découvrit et le dénonça au poète. Boileau convint immédiatement de son tort (f). Mais, chose fort étrange, il y avait plus de trente ans qu'on lisait \ Art Poétique en France ; et il ne s'était pas même rencontré une Bélise, pour crier, comme chez Molière : " Quel solécisme horrible ! " Ce professeur, plus perspicace que Patru et que tant d'autres, devint ensuite Recteur de l'Université.
Boileau ne condamne que le barbarisme "pompeux", c'est-à-dire téméraire et maladroit. Les barbarismes si français créés par La Fontaine ne sont point de cette catégorie. Ce sont des conquêtes. Voyez par exemple:
" Le fabricateur souverain " Nous créa besaciers... (^). "
— " Camarade épo?igier... (-*). "
— " La r2iCQ esra?boie . . . {=>). "
— " Celui qui le premier a pu l'apercevoir " En sera le gobeur... (^), "
— " Grand croqueur de poulets... ('). "
Et je ne sais combien d'autres. Le Dictionnaire de La Fontaine était alors la nécessité, le goût et son oreille très française.
1. Art Poét.^ L. IL— 2. V. notes du ch. IV, v. 91. — 3. F. I, 7. — 4. F. II, II.— 5. F. II, 8. - 6. F. IX, 9. — 7. F. VI, 5.
" Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin, " Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
" The smuothesl verse and ihe cxactest sensé " Displease us, ifill English g\wQ offense. "
(Dryden.)
Desmarets, Pradon, Carel, crient à Tenvi, comme s'ils se sentaient blessés. Desmarets déclare que cela n'est pas " intelligible ". — " Il (Despréaux) veut dire: '' s 2/ manque à bien parler. Mais cela ne le dit pas. '* Et par toutes ces choses où il traite de notre poésie, " comme de la césure et autres choses qu'il n'a pu '' prendre des Anciens, on voit qu'il manque de force *' à s'exprimer, et qu'il tombe, par faute d'avoir eu le " secours d'Horace ou de quelque autre ('). " Pradon copie Desmarets. Mais Carel va plus outre, et traite Despréaux de " Goth ". — " Je ne m'amuse point à '' examiner le sens de ces deux derniers vers, qui est '* grotesque et embarrassé. Ce ne serait jamais fait.
** Je ne m'attache qu'à ces nobles rimes, qu'il a *' employées plus de quinze fois, en ce peu de vers '' qu'il a donnés au public. Y a-t-il quelqu'un de nos " poètes célèbres, même dans l'ancienne poésie, que '' cet habile homme traite de gothique, qui en ait " usé (^) ? si ce n'est peut-être Marot, très rarement '' néanmoins. Et qu'est-ce que d'être Goth, si cela ne '' l'est ! de faire rimer \ç, pain avec le vi^i :