‹ L'Art poétique (volume 2)Chapitre 249 sur 258 · Ménag. 1693. — p · texte numérisé non relu

Ménag. 1693. — p

" Je pourrais vous le dire à bien meilleur titre qu'à " lui, i)uisque toutes vos lettres, depuis quelque temps, " ne sont que des critiques de mes vers, où vous allez " jusqu'à l'excès du raffinement... Avouez donc, Mon- " sieur, cjue, dans toutes ces critiques, vous vous mon- " trez un peu trop subtil, et que vous êtes à mon " égard Patrie patritisswnts ('). "

" Mais souvent sur ses vers un auteur intraitable

*' A les protéger tous se croit intéressé,

" Et d'abord prend en main le droit de l'offensé.

" — De ce vers, direz-vous, l'expression est basse.

*' — Ah ! Monsieur, pour ce vers je vous demande grâce,

" Répondra-t-il d'abord. — Ce mot me semble froid ;

"Je le retrancherais. — C'est le plus bel endroit!

" — Ce tour neme pJait pas. — Tout le monde l'admire.

Tableau vrai, dialogue parfait, sauf peut-être cette répétition de Tadverbe " d abord ", à deux vers de distance. Voilà bien le plaidoyer d'Oronte pour son malheureux sonnet :

" Et moi je vous soutiens que mes vers sont fort bons. . . " Il me suffit de voir'que d'autres en font cas... "

La nature, ici et là, est prise sur le fait ; j'entends la nature du

" .gemts irritabile vatum ".

Racine, à peine âgé de 2 i ans, s'en expliquait avec franchise, déjà même avec l'autorité de l'expérience : '' Les poètes ont cela des hypocrites qu'ils défendent '' toujours ce qu'ils font, mais que leur conscience ne " les laisse jamais en repos (') ".

Les exemples d'écrivains défendant leur " plus bel " endroit " ne manquent pas. En voici un, tiré des lettres de Boursault. Boursault expose à Furetière qu'un jeune auteur est venu lui soumettre une comédie

I. Lettre du 2 aoiit 17 oj. — 2. Lettre à M. Le Vasseur. 8 sept. 1660.

" toute brillante d'esprit, mais trop satirique ". —

'* Nous avons eu une petite contestation sur une

" scène que je lui ai conseillé de retrancher ; mais à

" quoi il ne se peut résoudre, soutenant que c'est ce

" qu'il y a de plus beau(').

" /i' le retrancherais — Oest le plus bel endroit. "

Les *' grenouilles du Parnasse " avaient une autre

défense pour leurs pauvres élucubrations ; témoin ce

dialogue, rimé par un élève de Boileau :

" — Quels vers ! quels pauvres vers ! dis-je, osant m'expliquer

'* Et rire des défauts qu'on y doit remarquer.

" — Hé ! qu'y bhiincz-vous donc? — Tout ; ils sont détestables.

'< — Bon ! Corneille, dit-on, en a fait de semblables ;

" Voyez, lisez. — Ainsi l'on me répond soudain,

" Et l'on vient se défendre, un Corneille à la main (^). "

" Ainsi toujours constant à ne se point dédire,

" Qu'un mot dans son ouvrage ait paru vous blesser,

" C'est un titre chez lui pour ne point l'effacer.

" Cependant, à l'entendre, il chérit la critique :

" Vous avez sur ses vers un pouvoir despotique.

Perse avait apparemment coudoyé, lui aussi, au forum, ou sur la via Sacra, des gens de ce caractère : " Et verufH, inquis^ avio ; ver uni mihi dicito de me {-'). "

C'est bien le langage de cet Oronte, rencontré par

Molière, et par tant d'autres :

" J'aurais lieu de plainte,

** Si m'exposant à vous pour me parler sans feinte, " Vous alliez me trahir et me déguiser rien (^). "

C'est bien aussi l'entrée en matière de Vadius, proposant sa ballade.

" ...C'est une Ballade ; et je veux que tout net " Vous m'en... (5) "

I. A^'''" Lettres. Éd. de Lyon. 171 5, t. I. p. 51. — 1. De Villiers. Ép. XIII, p-388-9. — 3. Sat. I. V. 55.-4. Misa7ith. Act. I, Se. 2. — 5. Femmes Sav., Acte III, Se. 5,

Ils chérissent tous la critique, jusqu'au moment où

l'on desserre les lèvres pour leur faire une observation.

Le Marseillais Bonnecorse lui-même trouva dans le

Jardin des Tuileries un poète de cette trempe. Un

inconnu aborde Bonnecorse, et comme préambule :

" Je veux vous divertir ;

" Vous avez le goût bon ci f aime la critique ! " Lisons cinq ou six chants d'un poème héroïque... " A ces terribles mots connaissant mon malheur, " [e recule, je sue et change de couleur ('). "

La Fontaine, dont le génie aimait les franches coudées, a, comme Boileau, fait la peinture du poète aux prises avec le critique. C'est la fable première de son livre deuxième. Mais le but du Bonhomme est tout au rebours de celui où va Despréaux. Le Satirique plaide contre les rimeurs trop entêtés de leurs œuvres ; le fabuliste plaide contre les censeurs, ou, comme porte son titre : " Contre ceux qui ont le goût '' difficile ". Il en est que rien ne satisfait. La Fontaine s'en plaint. D'abord il entonne la trompette de l'épopée et chante le perfide cheval de Troie; quand un critique l'interpelle juste au bel endroit :

" La période est longue, il faut reprendre haleine ;

" Et puis votre cheval en bois,

" Vos héros avec leur phalanges,

" Ce sont des contes plus étranges " Qu'un Renard qui cajole un Corbeau sur sa voix : " De plus il vous sied mal d'écrire en si haut style. "

Le fabuliste docile baisse le ton et entame une

églogue; le censeur l'interrompt :

" Je vous arrête à cette rime ; " Je ne la tiens pas légitime, " Ni d'une assez grande vertu :

" Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte".

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