‹ L'Art poétique (volume 2)Chapitre 250 sur 258 · I. Disc. VIII, p · texte numérisé non relu

I. Disc. VIII, p

Le Bonhomme se fâche :

" Maudit censeur, te tairas-tu ?

" Nesaurais-je achever mon conte?

** C'est un dessein très dangereux " Que d'entreprendre de te plaire:

" Les délicats sont malheureux ; " Rien ne saurait les satisfaire. "

Boileau n'a aucunement tort et La Fontaine a e^randement raison. Il n'y a rien de plus pédant qu'un poète *' intraitable ', si non le critique chicanier, qui trouve à redire partout, au fond, à la phrase, au mot, à la

rime.

" Maudit censeur, te tairas-tu " ?

" Mais tout ce beau discours dont 11 vient vous flatter, " N'est rien qu'un piège adroit pour vous les réciter.

** Ceci regarde j\L Ouinault. Les railleries que notre 'auteur avait faites de lui dans ses Satires, n'empê-

* chèrent pas qu'il recherchât l'amitié de M. Despréaux.

* M. de Mérille, premier valet de chambre de Mon- ' sieur, frère du Roi, fut le médiateur. M. Quinault ' Fallait voir souvent ; mais ce n'était que pour avoir ' l'occasion de lui faire voir ses ouvrages. — Il n'a voulu ' se raccommoder avec moi, disait M. Despréaux, ' que pour me parler de ses vers ; et il ne me parle

jamais des miens (') ".

Boileau reviendra plus tard sur ce défaut naturel aux faiseurs de vers ; dans le Chant iv^, il tracera plus au long le portrait du Recitator acerbus. C'est par là

I. Brossette-Berriat Saint-Prix juge " au moins fort douteuse " l'assertion de Brossette au sujet de Ouinault. Selon B. S. -P., Ouinault et Boileau ne seraient devenus amis qu'apr es la publication de VArt Poétique. V. t. III, p. 495-6. Erreurs de Brossette.

qu'Horace avait terminé ses conseils aux Pisons ; car ce n'est pas d'aujourd'hui ni d'hier, que les écrivains aiment à débiter leurs poèmes, ou leur prose.

Il paraît que le pauvre Abbé Cotin avait aussi cette manie. Du moins c'est Boileau qui le déclare ; faut-il l'en croire ?

Cotin peut bien être mis là encore pour remplir l'hémistiche :

*' Tous les jours de ses vers, qu'à grand bruit il récite; " Il met chez lui voisins, parents, amis, en fuite; *' Car lorsque son démon commence à l'agiter, " Tout, jusqu'à sa servante, est prêt à déserter (^). "

Effet ordinaire de ces lectures à outrance.

Segrais, à la fin du xvii^ siècle, contait qu'il en avait fait l'expérience et que cette expérience l'avait guéri de cette fâcheuse maladie : ** Je me plaisais fort " à faire des vers dans ma jeunesse, et encore à les *' réciter indifféremment à toutes sortes de personnes. " Mais je m'aperçus que je m'ennuyais, quand '' Scarron, qui était mon ami particulier et qui n'avait ** rien de caché pour moi, prenait son portefeuille et '* me lisait ses vers, quoiqu'ils fussent fort bons. Je ** fis réflexion que ceux à qui je lisais les miens, dont la *' plupart n'avaient pas de goût pour les vers, pouvaient " dire la même chose. C'est pour cela que je me fis " une -loi de ne les lire qu'à ceux qui m'en prieraient, *' et peu à la fois.

*' Nous sommes portés à nous flatter nous-mêmes, " et à nous persuader que ce qui nous plaît doit plaire ** aux autres (^). "

Et puis c'est chose si douce d'entendre ses œuvres lues par des lèvres amies et intelligentes !

I. Sat. VIII. — 2. Œtiv. N-'^ Édit., t. II, p. 9. — Mém. anecd.

'* Aussitôt il vous quitte; et content de sa muse, " S'en va chercher ailleurs quelque fat qu'il abuse. " Car souvent il en trouve. Ainsi qu'en sots auteurs, " Notre siècle est fertile en sots admirateurs.

En ce siècle-là, qui pourtant est le grand siècle, La Bruyère écrivait : "Les sots admirent quelquefois, •* mais ce sont des sots ('). " Molière, en ce siècle-là, faisait se pâmer d'aise les Philaminte, les Armande et les Bélise, tandis que Trissotin leur lisait

" Ces vers que mot à mot il est besoin qu'on pèse ! "

C'était des sottes admirant un sot. Et cette sottise des demi-beaux-esprits est la pire de toutes, au jugement du même Molière ; car

" Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant."

Ce siècle, comme Boileau l'affirme, était-il aussi ''fertile en sots auteurs ?'' Oui, certes, il l'était. Leurs noms, plusieurs du moins, nous sont connus par la liste que Boileau en a dressée. Il ne les y a pas tous inscrits. Que de sots livres éclos autour de \ Histoire Universelle, comme les champignons au pied des chênes ! Que de sottes et stupides poésies accumulées malgré le fouet des Satires ! Que de sots auteurs enfin coudoyaient dans la rue, dans les antichambres, chez les libraires, les dix ou douze écrivains de génie qui ont fait et qui sont le siècle de Louis XIV !

Or l'un de ceux que Boileau range dans cette triste galerie des sots, un de ceux qu'il met dos à dos avec Pradon, Bonnecorse se plaint à son tour de ce que son époque est scandaleusement encombrée par les barbouilleurs de papier, par les rimeurs de Halle :

Page 1