‹ L'Art poétique (volume 2)Chapitre 56 sur 258 · Causeries du Lundi ^ t. VI, p · texte numérisé non relu

Causeries du Lundi ^ t. VI, p

" moins recommanclables et qui eussent été de ceux " que Hoil(^ui m son tcîiiips eût conimcmcé par fusti- " orer, mirent en avant \c. nom de; ce léorislat(îur du *' Parnasse ; et, sans entrer dans les différences des '* siècles, citèrent à tout propos ses vers comme les '* articles d'un code. Nous fîmes alors ce qu'il était " naturel de faire(')." On jeta à la tète des rétrogrades les plus méchants morceaux du vieux satirique. L'âge, la réflexion et probablement aussi le mérite de Boileau finirent par ramener quelques esprits. Plus d'un, comme Sainte-Beuve, en vieillissant, adora ce qu'il avait brûlé. La plupart des gens de goût, après des écarts, en arrivent à se faire prosélytes de l'^r/* Poétique ; alors ils adressent à Boileau des amendes honorables, dans le , genre de celle-ci, qui est de Louis Veuillot : " Vieux ** princes du langage, flambeaux durables des lettres " françaises, Corneille, Racine, — et toi aussi, maître " Boileau, dont nous avons dit tant de mal ! — ; vous *' avez mis au service de la droite raison et du ferme ** honneur la pompe chaste et majestueuse d'un lan- *' gage toujours doux à l'oreille, toujours clair à l'es- ** prit ; vous êtes véritablement de grands poètes (^) ! "

J'ai dit que la plupart des gens de goût en viennent à adopter l'ensemble des arrêts de Boileau ; je n'ose pas dire que tous en arrivent là. D'abord il en est qui n'ont pas besoin de se convertir ; et il en est d'autres qui restent invariablement fidèles aux antipathies de leur jeunesse.

En tête de ces deux catégories de fidélités très diverses, je place Messieurs D. Nisard et A. de Pontmartin ; tous deux esprits fort distingués, comme chacun sait, mais prononçant sur \Art Poétique des ju-

1. Causeries du Liaidi^ t. VI, p. 403, Lîindi 2^ septembre^ 1852.

2, Rome et Lorette, ch. XLVII.

oements parfaitement contradictoires. — M. D. Nisard appelle le poème de Boileau : " Ce code si vainement " attaqué depuis deux siècles, qu'aucun changement " de goût n'a pu faire abroger, et dont quelques pres- " criptions à peine sont tombées en désuétude: encore " y aurait-il du péril à les indiquer.

" Les articles de ce code, poursuit l'illustre lettré, " exprimés tantôt par des sentences vives et laconi- " ques comme les réponses des oracles, tantôt par des " images qui font voir la poésie elle-même dans les " règles qu'on en donne, sont présents à tous les esprits ' cultivés de notre pays...

*' Il n'y a pas de législation plus conforme au génie * de notre pays. Ceux qui y résistent, ne témoignent " pas moins de cette conformité que ceux qui y obéis- " sent :car ce qu'ils défendent contre Boileau, ce sont '' ou des écrits jugés mauvais et que les apologies n'ont '* pas fait trouver bons, ou des défauts de leur esprit, '* pour lesquels ils en veulent à Boileau, lequel les a '' connus et pesés à leur poids, avant qu'ils fussent nés. '' On ne cite pas un bon ouvrage en vers qui ait été " fait de parti pris contre les règles de VA ri Poéti- '* que.,,,

" L'Art Poétique est quelque chose de plus que " l'ouvrage d'un homme supérieur. C'est la déclaration " de foi littéraire d'un grand siècle ('). "

Ecoutons à son tour M. de Pontmartin. Il réfute directement la page élogieuse qu'on vient de lire. M. de Pontmartin déclare, de prime abord, que son peu d'estime pour l'ex-arbitre du goût, n'est point l'effet d'une animosité irréfléchie; autrefois, dit-il, il le détesta

I. Histoire de la Littérature française^ 1844, t. II, p. 362-364. — La dernière ligne de cette citation pourrait servir d'épigraphe à toute notre étude.

par entraînement ;aujourd'hiii il le dédaiq^ne froidement, posénKînt, en pleine possession de lui-mcm<t ci en toute connaissance de cause: " Le temps n'est plus où 'je haïssais Boileau. comme Î\I. Cousin a détesté La " Rochefoucauld, comme il a aimé Madame de Longue- " ville, avec cette passion personnelle, fougueuse qui ** ne reconnaît plus les dates, néglige les effets de loin- " tain, et traverse les siècles, pour se retrouver en " présence de la /?r/f noire ou de l'idole.

" A cette époque, Boileau — nous disions fat Dcs- '' préaux — nous apparaissait comme un trouble-fête, ** comme une sorte de mauvais génie, atteint et con- *' vaincu d'avoir rapetissé, ratissé, amorti le libre épa- ** nouissement de notre littérature, au moment où " toutes les Heurs de la Renaissance allaient devenir ** des fruits pleins de saveur et de parfum. Selon nous, " il avait changé la forêt vierge en bosquet de Ver- ** sailles, le sentier cher à la rêverie en allée droite et ** inflexible.

]\L N isard avait défini Boileau le plus populaire et le plus attaqué de nos classiques; il avait recherché les causes de ces deux qualités qui s'excluent. ]\L de Pontmartin tranche ce nœud gordien, de deux coups de plume; il explique en une demi-page cette popularité; en une autre demi-page, il prophétise que feu Despréaux nç: sera plus désormais en butte auxattaques des gens d'esprit, par la raison toute claire qu'il n'en vaut pas la peine. Assurément le critique des Sainedis accomplit sa tâche le plus spirituellement du monde. Qu'on en juge:

Boileau ''populaire ! Comment ne le serait-il pas?

" De génération en génération, de père en fils, il,

" n'existe pas un collège, pas une pension, un lycée

* un séminaire, un couvent, une école primaire, secon-

" claire; ou tertiaire, où Boileau, plus ou moins intact, " plus ou moins expurgé, ne soit lu, dicté, commenté, '* offert pour modèles, appris par cœur, traduit en vers " latins. Plus tard, quand on est entré dans le monde, ** hommes et femmes peuvent éviter soigneusement de " le relire; ils ne peuvent pas l'oublier. Une cinquan- '' taine de vers proverbes, récoltés dans ses œuvres, '* et dont quelques-uns ne lui appartiennent pas, " ajoute encore à cet effet purement mnémotechnique, " où se mêle, j'aime à le croire, un léger grain de ran- '* cune. Prendre trop au sérieux cette poptUarité, y " chercher un argument en l'honneur de Boileau, c'est *' exactement comme si l'on plaçait sur le môme rang ** le MutJios déloï oti d'Esope, et X Œdipe de Sophocle, '' les Racines grecques et le Promet Jiée, VEpitome his- " toriae sacrae et les Annales ài^ Tacite, la Cigale et la ''fourmi et les Feuilles d' Autoimte,

Il faudrait avoir le caractère bien mal fait, pour ne pas sentir l'ingénieuse prestesse de ces arguments; il faudrait être bien mal avisé pour lutter corps à corps, c'est-à-dire phrase à phrase, avec un athlète si souple. Contentons-nous d'un simple point d'interrogation respectueuse. D'où vient, en fin de compte, l'entente miraculeuse des générations au sujet de feu Despréaux? D'où vient cette sorte de contrat social, établi si prodigieusement, si universellement, si durablement, entre les peuples des lycées et les peuples des séminaires; et qui fait, ici et là, sous ces deux pôles, à ces deux antipodes, lire, apprendre, commenter, traduire en vers latins, peut-être même admirer?

" Cest en vain quau Parnasse un téméraire auteur^ " et le reste? Qui donc maintient Boileau et sa législation en une telle estime, à tous les degrés de la hiérarchie enseignante et enseignée, depuis le pinacle de

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la Sorbonnc, jusqu'aux bancs de l'ccole où l'on apprend B-A, BA? Est-ce le seul préjuo;c, la seule routine;, disons le mot, la seule sottise universelle? M. de Pontniartin constate le fait; mais où est \q. pounjuoi? Nous ne sommes point fanatique de l'œuvre de Boileau, pas même enthousiaste; nous voyons des taches dans ce soleil: mais nous y voyons aussi quelque lumière, et nous attribuons le pourquoi de la popularité à cette lumière, si faible qu'on la suppose; comme aussi, à cette vérité, où nous en revenons toujours, que les décrets versifiés par Boileau ne doivent à Boileau que leurs douze pieds et leurs rimes. Le reste appartient au siècle de Boileau. Poursuivons:

** Quant aux attaques dirigées contre Boileau, et " qui ne seront plus désormais que des demandes ** d'expertise, des propositions d'arbitrage ou des " constitutions de déchet, elles s'expliquent aussi aisé- *' ment, sans qu'il soit nécessaire de voir en lui une des ** augustes victimes de notre haine contre l'autorité, " un illustre martyr de nos sourdes révoltes contre *' quiconque veut nous régenter, un compagnon des " glorieuses infortunes de ces monarques, de ces minis- '* très, de ces législateurs, de ces magistrats, menacés, ** détrônés, persécutés, renversés, bafoués, chansonnés, *' pour avoir essayé de réprimer le désordre matériel " ou l'anarchie morale. Hélas! non! avant peu, Boi- *' leau ne sera plus même attaqué. En supposant qu'il *' le soit encore, on ne prendra plus la peine d'élever '* contre lui des barricades, comme contre M. de *' Polignac ou M. Guizot. La vraie barricade, ou *' plutôt le vrai pavé, c'est son bagage poétique et lit- *' téraire; c'est le L^itrin, que ]\L N isard a le bon ** esprit de jeter, ou à peu près, par-dessus le bord; ** grosse gaieté de réfectoire, où un certain luxe de

Style, d'images, de fiction, de rythme, ne fait que mieux ressortir la pauvreté du fond et la puérilité du sujet. C'est VAi't Poétiijuc, qui devrait tout au plus s'appeler le Manuel dti Vei^sificateur : aussi lourd, aussi oiseux, aussi gauchement didactique, que celui d'Horace est vif, alerte et charmant...

*' Savez-vous quelle est mon impression, quand j'essaie de relire ces divers ouvrages après avoir savouré un des chefs-d'œuvre du Grand siècle? Celle qu'éprouverait un mélomane que l'on arracherait à une représentation d'Adelina Patti, pour lui faire jouer une partie de dominos (').

Voilà qui s'appelle le coup de pied d'un homme d'esprit./v^^ Despréatix çtn mourra-t-il.^ Sans contredit il en est malade; mais sans contredit aussi feu Boileau a la vie dure; et sa gloire la plus sérieuse n'est-elle pas d'avoir résisté à tant d'assauts les plus habilement dirigés.^ On apprendra Boileau dans les écoles, et les professeurs de rhétorique le feront admirer de leurs élèves, tout le temps qu'on lira les Saînedis et qu'on jouera aux dominos— c'est-à-dire, longtemps encore.

D'autres bons juges, de notre siècle, gardent à son endroit le milieu entre la louange et la censure. Tel est Joseph de Maistre: '' Un homme comme Boileau peut *' bien avoir tort, mais jamais tout à fait tort (^). " Et Toëpffer : " Il est à peu près convenu aujourd'hui( 1 839) ** que toutes les Poétiques, en tant que faites pour ** apprendre au poète son métier, sont admirablement " inutiles; mais deux sont en outre d'admirables *' poèmes {^). " Ces deux sont celles d'Horace et de Despréaux, L'ingénieux Peintre genevois poursuit:

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