‹ L'Art poétique (volume 2)Chapitre 60 sur 258 · Petit Traité de pocs.fr. ^ 1884, p · texte numérisé non relu

Petit Traité de pocs.fr. ^ 1884, p

2. Au moment où nous mettons sous presse, une note de M. Paul Stapfer nous tombe sous les yeux, et nous laisse voir que V. Hugo luimême, sur le retour de l'âge, éprouvait pour Boileau une " tendresse secrète "; que, " dans la conversation, V. Hugo professait une admiration " sincère pour certaines parties du talent de Boileau " ; que Boileau était le seul poète classique pour qui V. Hugo ne fût pas " froid " {Racijte et V. Ihi^^û, 1887 ; p. 13 et 14.) — M. Paul Stapfer parle en témoin et fournit ses preuves : il faut l'en croire.

" Tous les peuples de l'Europe " font de ses vers (de Despréaux) " l'objet de leur admiration. Ils les " savent par cœur; ils les traduisent " en leur langue; ils apprennent la " nôtre pour les mieux goûter. " {Eloj^e de Boileau par M. de Valincour, chancelier de l'Académie française, le 25 juin 171 1.)

N des hommages rendus à XArt Poétique, par les contemporains d'abord, ensuite par la postérité, fut celui des traductions en vers ('). On essaya bientôt de reproduire en plusieurs langues ce recueil de nos lois classiques. Selon toute apparence, ce fut l'Angleterre qui commença; et l'un de ses plus grands poètes du xvii^ siècle, Dryden, y prêta largement son concours.

En 1680, Sir William Soame de Suffolk, Baronet, interpréta en vers anglais \ Art Poétique, déjà connu de l'autre côté de la Manche. Sir William était en relations intimes avec Dryden ; il lui porta son essai, en priant l'illustre traducteur-poète d'y jeter un coup d'œil. — " Le manuscrit (je l'ai vu), dit J. Tonson, '* resta plus de six mois entre les mains de M. Dryden, *' lequel y fit des retouches considérables, spéciale- *' ment au commencement du chant iv"^^. Dryden se ** persuada qu'il vaudrait mieux appliquer le poème à *' des écrivains anglais, plutôt que d'y conserver les

I. N'oublions point que, aux xvii® et xviii^ siècles, toute la jeunesse lettrée d'Europe lisait et apprenait par cœur, en français, les alexandrins de Boileau. Dubos écrivait, dans les premières années du xviir siècle: " Les jeunes gens à qui l'on a donné de l'éducation connaissent autant " Despréaux qu'Horace ; et ils ont retenu autant de vers du poète " Français que du poète Latin, à La Haye, à Stockolm, à Coppenhague, " en Pologne, en Allemagne et même en Angleterre. » (Réflexions critiques sur la Poésie et sur la Peinture, 17 19, ii*^ Part.,Sect. xxxii.)

" noms français, comme l'avait fait Sir William. Ce '* dernier pria Dryden de se charger lui-mcme de ces •' changements. Dryden accepta et se livra à cette " besogne qui est toute de lui.

" Le poème fut publié pour la première fois, en

Cette édition parut sans nom d'auteur; elle avait pour titre : The Art of Podry, luritten in Fretich by the Sietir de Boilean, made English. Une autre édition, de 17 10, porte, après le nom.de Boileau : " ht four '* Cantos made English by Sir William Soames, since " Revised by John Dryden, Esq. "

Voici le début du chant Ici",d'après ces deux traductions, consultées au British Muséum :

" Rash author, 'tis a vain presomptuous crime " To undertake the sacred art of rhyme; " If at thy birth the stars that rul'd thy sensé *' Shone not with a poetic influence : " In thy strait genius thou wilt still be bound, " Find Phoebus deaf, and Fegasus unsound. "

" You then, that burn with the désire to try " The dangerous course of charming Poetry ; " Forbear in fruitless verse to lose your time, " Or take for genius the désire of rhyme : " Fear the allurements of a specious bait, " And well consider your own force and weight "

Boileau ne gagne pas à être " fait Anglais " ; mais l'exactitude de la version est remarquable ; les six derniers de ces vers sont presque du mot à mot. Ce qu'il y a de plus intéressant pour nous dans la traduction de Soame et Dryden, c'est le remplacement des noms

I. The poetical Works of John Dryden, Esq. Edinburgh, etc. 6- vol. des British poets; p. 78. — J. Tonson ajoute : " Sir Wilham fut ensuite '• envoyé en quaUté d'ambassadeur à Constantinople, sous le règne du " roi Jacques ; mais il mourut pendant le voyage. ''

propres français par des noms propres anglais. Cette nictamorpliose, opérée par Dryden, constitue, selon nous, une vraie curiosité littéraire. Peut-être des érudits nous sauront-ils gréd'avoir reproduit ces noms'd'Outre- Manche dans notre commentaire. Ce ne sera point nous écarter de notre but, qui est d'expliquer le poème français par les contemporains de Boileau. UArt Poétique français approprié, presque au lendemain de son apparition, à l'usage de la littérature anglaise, n'est-ce pas un fait unique dans les fastes du Parnasse ? Dryden ne s'avisa point, comme l'a fait Lord Byron, de railler la '* creaking lyre " de Boileau et de la France (') ; il fit plus sagement, en accommodant pour les poètes, sujets du roi Jacques II, les leçons dictées par le " Sieur de Boileau ", près du trône de Louis le Grand. Voilà pourquoi Dryden remplace Malherbe par Waller, Racan par Spencer ^Marot par Butler^ Ronsard par Randal ; et ainsi des autres. Par la même raison, Dryden,'omet les règles de détail, qui regardent spécialement la poésie française, comme les lois de l'hiatus, des quatrains et tqrcets dans le sonnet, etc.; il n'a garde de traduire exactement des hémistiches comme ceuxci : " Le Rondeaît, né Gardois.,, " ; " Le Français^ né malin,.. " Il glisse sur les louanges décernées à Sa Majesté très chrétienne, et laisse dans l'encrier les victoires de la France enregistrées par Boileau.

Boileau a-t-il connu cette traduction de son poème '^. Je ne le crois pas ; autrement il en eût parlé, et se fût certainement diverti de la transformation qu'on lui avait fait subir. Or, en aucun endroit de ses préfaces, ni

" Boileau, whose rash envy could aliow " No strain, which shamed his coimtry's creaking lyre, ■' That whetstone of the leeth — monotony in vvire. "

(Childe-Harold, canto IV.)

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de ses lettres, il n'est question de l'œuvre de Soame etdeDryden. Il est vrai que l'anglais, en ces tempslà, était réputé idiome barbare âpre aux oreilles *• épurées ".

Quelques années plus tard, ce fut le tour du Portuo^al. Dorn Francisco-Xavier de Menezes, comte de Ericeira. essaya une traduction et envoya son essai à Boileau, qui fut charmé. Boileau ne comprenait point la langue de Camoens (') ; il se fit rendre compte du travail poétique du noble Portugais ; puis il lui répondit, en le félicitant de la précision parfaite de sa version, et en le remerciant, dans un style chaud, imagé, pompeux, comme celui des Lusitaniens: " J'avoue que " la traduction que Votre Excellence a bien daigné " faire de mon Art poétique, et les éloges dont elle l'a " accompagné en me l'envoyant, m'ont donné un véri- *' table orgueil. Il ne m'a plus été possible de me croire " homme ordinaire en me voyant siextraordinairement '' honoré ; et il m'a paru que d'avoir un traducteur de " votre capacité et de votre élévation était pour moi " un titre de mérite, qui me distinguait de tous les " écrivains de notre siècle. Je n'ai qu'une connaissance " très imparfaite de votre langue, et je n'en ai fait " aucune étude particulière. J'ai pourtant assez bien ** entendu votre traduction pour m'y admirer moi- " même et pour me trouver beaucoup plus habile écri- " vain en portugais qu'en français. En effet, vous " enrichissez toutes mes pensées en les exprimant. " Tout ce que vous maniez se change en or, et " les cailloux même, s'il faut ainsi parler, deviennent " des pierres précieuses entre vos mains... "

I. \'. Lettre à Brossette, lo juillet 1701 : '* Je sais assez bien l'espagnol,

" mais jen'entendspoint le portugais, qui est fort différent du castillan, etc."

La lettre de Boileau à "Son Excellence le comte d'Ericeira" est de 1697.

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Après un torrent de louanges, Boileau termine son remerciement par cette promesse : " A la première ** Edition de mes ouvrages, je ne manquerai pas d'y " insérer votre traduction. " Boileau changea d'avis, ou ne put réaliser ce bon dessein ; en tout cas, il n'offrit point à ses compatriotes cette poétique venue des " colonnes d'Hercule ".

Le Comte de Ericeira lui-même n'eut pas le temps, ou le courage, d'éditer sa Traducçâo da Arte Poetica de Boileau. Son œuvre ne parut que longtemps après la mort de l'auteur, dans le tome second de \ Almanak das Musas. En voici la première stance :

" Em vâo quer no Parnasse um temerario

" Da poesia tocar a sacra altura,

" Se desde que nasceu tem por contrario

" De um influxo secreto a luz impura :

'* Ao seu genio captivo, estreito, e vario

" Nunca Phebo concède a attençâo pura,

" E o Pégaso volante e generoso

" Se Ihe nega detido, e vagaroso ('). "

La version portugaise ne serre pas le texte de très près ; mais ceux-là mêmes, qui, comme Boileau, ne l'entendraient point, admireront le luxe de ses rimes croisées.

Les Italiens, si maltraités par Boileau, ont aussi traduit cette pièce, qui est une satire de leur style, de leur goût, et de leurs écrivains. Il est vrai qu'ils ont attendu un siècle. On trouve imprimé à Paris, chez Didot, 1806 : '' L'arte poetica di Boileau- De sprea7ix ** recata in ver si Italiani, da Antonio Buttura, vero-

T. Almanak das Musas. — Nova collecqào de poesias^ offerecida ao ^enio poriiigt^ez. Parte ^% p. lxxxix. Lisboa, 1793. — Une seconde édition en a été publiée à Lisbonne, en 1818. Le R. P. J. da Cruz à qui nous devons ce renseignement, nous apprend qu'il existe une autre traduction portugaise de l'ouvrage de Boileau.

" //t'Si' [') ". Berriat Saint-Prix assure que la traduction " de M. Buttura a été fort louée ('). " Elle eut même quelque succès de librairie, puisqu'on en trouve au moins une seconde édition. A notre avis, les alexandrins de Boileau semblent bien maigres et bien pâles dans ce costume d'outre-monts ; comme on p^ut le voir par cette demi-douzaine de lignes du Canto primo ;

" Su Pindo invan del poetar la cima " Spera arrogante autor : se non l'infiamma " Estro divin, se non gl' infuse il cielo " Poetic' aima, entro il suo corto ingegno " Schiavo ei sempre s'aggira ; alla sua voce " Apollo è sordo, e Pegaso restio. "

La langue allemande, langue bien inconnue à Despréaux et à nos grands écrivains, sujets de Louis XI V(3) s'est aussi enrichie, au commencement de notre Siècle, d'une- traduction en vers de \ Art Poétique. Ce travail est dû à un Feld-Maréchal autrichien, Ayrenhoff, littérateur, auteur dramatique, et partisan des idées classiques françaises. Sa version est bien peu célèbre, et ne se trouve pas même à la Bibliothèque Nationale. Le R. P. i\. Buchmann a bien voulu la chercher pour nous à la Bibliothèque Impériale de Vienne, où il l'a découverte " dans une édition assez chétive " (f) et portant ce titre : AyrenJioffs Kleinere G e die ht e nedst desselbenmetrischer Uebersetzîtng der Art poétique von

1. Le livre est dédié a sua eccelleiiza Ferdinando Marescaichi, rninistro " délie relazio7ii estere delrej^no d^Italia. " etc., etc., etc., et " délia legione " d'onore. "

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