Libraire du temps
La mesure est toujours trop longue ou trop petite.
lïÈpigramrhe, plus libre en son tour plus borné, N'est souvent qu'un bon mot de deux rimes orné1.
Jadis, de nos auteurs les pointes ignorées 105 Furent de l'Italie en nos vers attirées. Le vulgaire, ébloui de leur faux agrément, A ce nouvel appât courut avidement.
La faveur du public excitant leur audace, Leur nombre impétueux inonda le Parnasse. 110 Le madrigal d'abord en fut enveloppé ; Le sonnet orgueilleux lui-même en fut frappé ; La tragédie'2 en fit ses plus chères délices ; L'élégie en orna ses douloureux caprices ; Un héros sur la scène eut soin de s'en parer; 115 Et, sans pointe, un amant n'osa plus soupirer : On vit tous les bergers, dans leurs plaintes nouvelles, Fidèles à la pointe encor plus qu'à leurs belles ; Chaque mot eut toujours deux visages divers ; La prose la reçut aussi bien que les vers ; 120 L'avocat au palais en hérissa son style ; Et le docteur5 en chaire en sema l'Évangile.
La raison outragée enfin ouvrit les yeux ; La chassa pour jamais des discours sérieux ; Et, dans tous ces écrits la déclarant infâme, 125 Par grâce, lui laissa l'entrée en l'épigramme, Pourvu que sa finesse, éclatant à propos, Roulât sur la pensée, et non pas sur les mots*. Ainsi de toutes parts les désordres cessèrent. Toutefois, à la Cour, les turlupins5 restèrent, 130 Insipides plaisants, bouffons infortunés, D'un jeu de mots grossier partisans surannés. Ce n'est pas quelquefois qu'une Muse un peu fine, Sur un mot, en passant, ne joue et ne badine, Et d'un sens détourné n'abuse avec succès; 135
1. A peu près vraie de nos épi grammes modernes, cette définition ne l'est pas de celles de Marot, qui sont presque toujours en dizains, ni de celles de Y Anthologie grecque, où l'intention de faire « un bon mot » est tout à fait secondaire.
2. Boileau cite en note ici la Silvie de Mairet, mais il ne faut pas douter qu'autant qu'à Mairet, il songe à Rotrou, à Scudéri, à Corneille même :
Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-
[vous en eau, La moitié de ma vie a mis l'autre au [tombeau,
Et m'oblige à venger, par un coup si [funeste,
Celle que je n'ai plus sur celle qui me [reste....