‹ L'art poetiqueChapitre 13 sur 37 · CHANT III · texte numérisé non relu

CHANT III

I LA TRAGÉDIE, 1 à 159. — De la terreur et de la pitié, 1 à 26. — De l'exposition, 27 à 37. — Des trois unités, 38 à 46. — De la règle de la vraisemblance, 47 à 51. — De la péripétie, 55 à 60. — Origine et premiers progrès de la tragédie grecque, 61 à 80. — De l'ancien Théâtre-Français, 81 à 92. — Des passions de l'amour, 93 à 102; et de ne pas confondre le tragique avec le romanesque, 103 à 112. — De la couleur locale, ou des mœurs, 114 à 130. — Des caractères, 131 à 144.

— Du style tragique, 145 à 159.

IL L'ÉPOPÉE, 160 à 334. — Du merveilleux épique, 160 à 187, et qu'il est la loi du genre, 188 à 192. — Des raisons d'écarter le merveilleux chrétien, 193 à 208 ; et, à ce propos, de l'erreur qu'on commet en imputant au christianisme le succès de la Jérusalem du Tasse, 209 à 216. — Que l'emploi du merveilleux païen n'a rien qui puisse inquiéter la conscience du chrétien, 217 à 236. — D'un avantage de la fable, 257 à 244. — Du héros épique, 245 à 252. — Du sujet, 253 à 256.

— De la description épique, 257 à 267. — Du début du poème, et à ce propos, de Virgile et de Scudéri, 268 à 286. — De l'agrément épique, 287 à 294. — Éloge d'Homère, 295 à 508, et qu'il y a bien de la différence entre Clovis et l'Iliade, 309 à 334.

III. LA COMÉDIE, 335 à 428. — Des origines et de l'ancienne comédie, 335 à 548. — La comédie nouvelle, 349 à 558. — De l'imitation de la nature, 359 à 372 ; et à ce propos, des trois âges de l'homme, 372 à 590. — Éloge de Molière, 391 à 400. — De ne confondre le vrai comique ni avec le tragi-comique, 401 à 402, ni avec le bouffon, 403 à 405. — Du nœud, de l'action, du style, 406 à 420. — Iayective contre les turlupins, 421 à 428.

II n'est point de serpent, ni de monstre odieux, Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux; D'un pinceau délicat l'artifice agréable

Du plus affreux objet fait un objet aimable1 ;

1. Boiloau ne fait ici que traduire Anstote, qui avait dit dans sa Poétique : « Ce qui est imité plaît toujours. On en peut juger par les productions des arts : des objets que dans la réalité, nous verrions avec peine, par exemple, les bêtes les plus hideuses, des cada-

vres, nous en contemplons avec plaisir les représentations les plus exactes. »

Voyez encore le mot de Pascal sur la vanité de la peinture.

On , rapprochera de ces vers ceux de VÉpître IX, au marquis de Seignelay, — notamment vers 67 à 90, — et

Ainsi, pour nous charmer, la Tragédie en pleurs 5

D'Œdipe tout sanglant fit parler les douleurs,

D'Oreste parricide exprima les alarmes1,

Et, pour nous divertir, nous arracha des larmes.

Vous donc, qui d'un beau feu pour le théâtre épris, Venez en vers pompeux2 y disputer le prix, 10 Voulez-vous sur la scène étaler des ouvrages Où tout Paris en foule apporte ses suffrages, Et qui, toujours plus beaux plus ils sont regardés, Soient au bout de vingt ans encor redemandes? Que dans tous vos discours la passion émue 15 Aille chercher le cœur, l'échauffé, et le remue. Si d'un beau mouvement l'agréable fureur Souvent ne nous remplit d'une douce « terreur », Ou n'excite en notre âme une « pitié » charmante3, En vain vous étalez une scène savante ; 20 Vos froids raisonnements ne feront qu'attiédir Un spectateur, toujours paresseux d'applaudir, Et qui, des vains efforts de votre rhétorique, Justement fatigué, s'endort, ou vous critique. Le secret est d'abord de plaire et de toucher4 ; 25 Inventez des ressorts qui puissent m'attacher.

Que, dès les premiers vers, l'action préparée5 Sans peine du sujet aplanisse l'entrée : Je me ris d'un acteur, qui, lent à s'exprimer, De ce qu'il veut, d'abord, ne sait pas m 'informer; 50

tous ensemble, on les joindra à ceux où Boileau a tour à tour attaqué les Précieux et les Grotesques, dont l'art avait précisément pour principe de s'écarter de la nature, et, comme ils disaient, tantôt de la charger et tantôt de la délicater.

1. Les remords ne conviendrait-il pas mieux ici que les alarmes'!

2. Le mot pompeux n'avait pas alors le sens défavorable qu'il a presque exclusivement de nos jours. L'Académie lui donne en 1694 la valeur de « recherché », de « magnifique », et, en matière de vers ou de prose, « qui sonne bien à l'oreille ».

3. 4>ôSo; xcA "Eltoq, la Terreur et la Pitié : ce sont les deux ressorts que connaissaient déjà les Grecs et dont ils ont surtout fait jouer le premier.

Mais les Espagnols et Corneille y en ont ajouté un troisième, qui est Y Admiration.

Boiléau le reconnut plus tard, comme on le peut voir dans la Lettre à Monsieur Perrault , et encore dans un

curieux passage de la Correspondance d'Addison.

4. « La principale règle est de plaire et de loucher : toutes les autres ne sont faites que pour arriver à cette première. » Racine : Préface de Bérénice. Voyez aussi Molière, dans la Critique de VEcole des femmes. Mais un grand peintre, Largillière, qui est aussi, lui, du même temps , à quelques années près, a peut-être mieux dit encore que Molière, que Racine, et que Boileau, quand il a dit « que toutes les règles n'avaient pour objet que de nous apprendre a voir la nature ». Voyez Watelet, Dictionnaire des Arts, article Conférences, et Henry Jouin, Conférences de r Académie royale de peintura et de sculpture.

5. Dans tout ce qui suit, Boileau va poser en règles générales ou souveraines de l'art ce qu'on pourrait appeler les usages particuliers de la tragédie de son ami Racine, et, de temps en temps, mettre en vers : la Pratique du théâtre, de l'abbé d'Aubignac.

Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue,

D'un divertissement me fait une fatigue.

J'aimerais mieux encor qu'il déclinât son nom,

Et dit : « Je suis Oreste, ou bien Agamemnon1, »

Que d'aller, par un tas de confuses merveilles, 55

Sans rien dire à l'esprit étourdir les oreilles.

Le sujet n'est jamais assez tôt expliqué2.

Que le lieu de la scène y soit fixe et marqué : Un rimeur, sans péril, delà les Pyrénées, Sur la scène en un jour rassemble des années ; 40 Là, souvent, le héros d'un spectacle grossier, Enfant au premier acte, est barbon au dernier3 ; Mais nous, que la raison à ses règles engage, Nous voulons qu'avec art l'action se ménage; Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli 45 Tienne jusqu'à la lin le théâtre rempli4.

Jamais au spectateur n'offrez rien d'incroyable : Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable5; Une merveille absurde est pour moi sans appas ; L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas. 50 Ce qu'on ne doit point voir, qu'un récit nous l'expose : Les yeux, en le voyant, saisiraient mieux la chose, Mais il est des objets que l'art judicieux Doit offrir à l'oreille et reculer des yeux6.

Que le trouble, toujours croissant de scène en scène, 55 A son comble arrivé se débrouille sans peine :

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