Sans nous égarer, mais non pas sans nous détourner
6. Boileau veut parler ici de la comédie qu'on appelle ancienne, et dont les Acharniens, les Guêpes ou les Nuées
Là, le Grec né moqueur, par mille jeux plaisants,
Distilla le venin de ses traits médisants ;
Aux accès insolents d'une bouffonne joie
La sagesse, l'esprit, l'honneur furent en proie; 340
On vit par le public un poète avoué
S'enrichir1 aux dépens du mérite joué,
Et Socrate, par lui, dans un chœur de nuées,
D'un vil amas de peuple attirer les huées 2 .
Enfin, de la licence on arrêta le cours : 345
Le magistrat, des lois emprunta le secours,
Et, rendant par édit les poètes plus sages,
Défendit de marquer les noms et les visages.
Le théâtre perdit son antique fureur3;
La comédie apprit à rire sans aigreur ; 350
Sans fiel et sans venin sut instruire et reprendre ;
Et plut innocemment dans les vers de Ménandre4.
Chacun, peint avec art dans ce nouveau miroir,
S'y vit avec plaisir, ou crut ne s'y point voir5 :
L'avare, des premiers, rit du tableau fidèle 355
D'un avare, souvent tracé sur son modèle;
Et, mille fois, un fat finement exprimé
Méconnut le portrait sur lui-même formé.
Que la nature donc soit votre étude unique0, Auteurs qui prétendez aux honneurs du comique. 360
sont d'assez bons modèles, nettement caractérisés. Il définit un peu plus loin, assez heureusement, en parlant de Ménandre, la comédie qu'on appelle nouvelle; et il passe avec raison sous silence la comédie moyenne, dont personne aussi bien n'a pu dire ce qu elle était.
1. S'enrichir, est-il bien exact? et Boileau s'est-il assuré qu'Aristophane touchât des droits d'auteur?
Voyez sur Aristophane le livre de M. Couat. Paris, 1889, Lecène et Oudin.
2. On a plusieurs fois essayé de laver Aristophane du reproche d'avoir provoqué le procès et la condamnation de Socrate, mais autant vaudrait innocenter Molière de tout ce que Tjirtufe a l'ait de mal aux idées qu'il y bafouait. Encore Tartufe n'était -il le portrait déclaré de personne, mais Socrate figurait sous son nom dans les Nuées.
5. Fureur est bien le mot, si les libertés odieuses que se donnait Aristophane n'ont reparu que de notre temps ou du temps de la Révolution. Voyez, dans une des rares pièces politiques d'Alfred de Musset, la Loi sur ta Presse,
un éloge un peu déclamatoire de la comédie d'Aristophane :
Quand son regard perçant fixait la face [humaine,
Pour fouiller la pensée il allait droit au [cœur, etc.
4. Innocemment, c'est-à-dirê sans qu'il en résultât rien de nuisible à personne.
C'est un peu de confiance que nous admirons aujourd'hui Ménandre, dont d ne nous reste que de courts fragments, et les imitations que la comédie latine nous en a transmises.