Crut y reconnaître d'autres ridicules que les siens
6. Le même principe revient toujours, que Boileau tout à l'heure opposait à l'emphase, qui est le défaut de la tragédie de Corneille ; et qu'il va maintenant opposer au faux comique, qui est'celui de la comédie de Scarron. 11 semble d'ailleurs que dans ce qu'il dit du comique, il ait plutôt Ménandre, ou une certaine idée de Ménandre, pour modèle, que Molière ; et Je genre tempéré de l'Andrienne ou des Adelphes plutôt que celui de Tartufe ou du Malade imaginaire.
Quiconque voit bien l'homme, et, d'un esprit profond,
De tant de cœurs cachés a pénétré le fond ;
Qui sait bien ce que c'est qu'un prodigue, un avare,
Un honnête homme, un fat, un jaloux, un bizarre ;
Sur une scène heureuse il1 peut les étaler, 565
Et les faire à nos yeux vivre, agir, et parler.
Présentez-en partout les images naïves ;
Que chacun y soit peint des couleurs les plus vives.
La nature, féconde en bizarres portraits,
Dans chaque âme est marquée à de différents traits ; 570
Un geste la découvre, un rien la fait paraître.
Mais tout esprit n'a pas des yeux pour la connaître2.
Le temps, qui change tout, change aussi nos humeurs; Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs : Un jeune homme, toujours bouillant dans ses caprices, 575 Est prompt à recevoir l'impression des vices ; Est vain dans ses discours, volage en ses désirs, Rétif à la censuré, et fou dans les plaisirs. L'âge viril, plus mûr, inspire un air plus sage, Se pousse auprès des grands, s'intrigue3, se ménage"; 580 Contre les coups du sort songe à se maintenir, Et loin dans le présent regarde l'avenir. La vieillesse chagrine incessamment amasse, Garde, non pas pour soi, les trésors qu'elle entasse; Marche en tous ses desseins d'un pas lent et glacé; 585 Toujours plaint le présent, et vante le passé ; Inhabile aux plaisirs, dont la jeunesse abuse, Blâme en eux les douceurs que l'âge lui refuse4. Ne faites point parler vos acteurs au hasard. Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard. 590
Etudiez la cour, et connaissez la ville ; L'une et l'autre est toujours en modèles fertile. C'est par là que Molière, illustrant ses écrits, Peut-être de son art eût remporté le prix, Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures 595 Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures 5,
1. Quiconque. ■■ IL notez ce redoublement du sujet dont on va bientôt faire une incorrection.
2. Dans ce vers qu'on peut d'abord trouver banal, Boileau marque avec beaucoup de justesse le don propre de l'auteur comique ou du romancier :
ils ont le sens de la différence et du particulier, de ce qui fait qu'un homme ne ressemble pas a un autre.
3. S'intriguer, se mêler d'intrigues, se mêler dans les intrigues. « On dit aussi qu'un homme s'intrigue partout
pour dire qu'il se fourre partout, qu'il tâche de se donner de l'accès partout où il peut. » (Acad. , 1694.)