‹ L'art poetiqueChapitre 4 sur 37 · Le naïf, entendez le naturel · texte numérisé non relu

Le naïf, entendez le naturel

Tout charme en un enfant dont la

[langue sans fard, A peine du filet encore débarrassée, Sait d'un air innocent bégayer sa pensée»

L'ART POÊTIQIÎE.

Et laissa la province admirer le Typhon1.

Que ce style, jamais, ne souille votre ouvrage : 95

Imitons de Marot l'élégant badina ge2,

Et laissons le Burlesque aux plaisants du Pont-Neuf.

Mais n'allez point aussi, sur les pas de Brébcuf, Même en une Pharsale, entasser sur les rives, :< De morts et de mourants cent montagnes plaintives3. » 100 Prenez mieux votre ton : soyez simple avec art, Sublime sans orgueil4, agréable sans fard.

N'offrez rien au lecteur que ce qui peut lui plaire. Ayez pour la cadence une oreille sévère : Que toujours, dans vos vers, le sens, coupant les mots, 105 Suspende l'hémistiche, en marque le repos5. Gardez qu'une voyelle, à courir trop hâtée, Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée. Il est un heureux choix de mots harmonieux. Fuyez des mauvais sons le concours odieux : 110 Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée Ne peut plaire à l'esprit, quand l'oreille est blessée6.

Durant les premiers ans du Parnasse françois, Le caprice tout seul faisait toutes les lois, La rime, au bout des mots assemblés sans mesure, 115 Tenait lieu d'ornements, de nombre, et de césure7. Villon8 sut le premier, dans ces siècles grossiers,

1. Le Typhon ou la Gigantomachie est un poème burlesque de Scarron. Ceux qui n'en connaîtraient que l'analyse qu'en a donnée Gautier dans ses Grotesques risqueraient de croire la plaisanterie plus amusante qu'elle ne l'est, et même presque spirituelle.

2. Boileau songe ici sans doute aux deux ou trois Épîtres qui sont à peu près tout ce que l'on cite aujourd hui de Marot. Mais , sans compter qu'en général il est terriblement pr osaïque, nous avons de maître Clément des coqs - à -V âne tout à fait dépourvus d'élégance ; et une grande quantité d'épigrammes parfaitement obscènes.

. 3. Nous n'avons pas l'intention de réhabiliter Brébeuf, mais, en bonne justice, l'auteur lui-même de la Pharsale, — ce déclamateur de Lucain, — aurait dû avoir aussi sa part des atteintes que Boileau ne donne qu'au traducteur.

4. Sans orgueil, c'est-à-dire sans emphase et sans prétention.

5. On remarquera que Boileau, presque seul en son temps, s'est astreint à la règle qu'il formule ici sur l'hémistiche, et que ni Molière, ni La Fontaine, ni Bacine même ne l'ont observée. •

6. C'est de quoi ne s'étaient point doutés les poètes du xvie siècle en général, — non pas même ceux de la Pléiade ; — et, à ce propos, tout en regrettant l'étroitesse ou la rigidité de quelques-unes des règles que pose Boileau, ce que l'on ne saurait méconnaître, c'est le service qu'il a rendu, en reprenant la tradition de Malherbe sur le prix de la forme.

7. Bodeau ne connaissait pas la poésie du moyen âge, et on ne peut pas se tromper plus complètement qu'il ne fait ici. Sans remonter plus haut — et pour nous en tenir aux grands rhétoriqueurs qui avaient immédiatement précédé ou suivi Villon — rien n'avait contribué davantage à discréditer l'ancienne poésie que la tyrannie des poèmes à forme fixe, ballade ou rondeau, par exemple. Et ainsi, bien loin que le caprice fît toutes les lois, au contraire, c'est la rigidité même ou la puérile minutie des règles qui avait comme emprisonné d'abord , et finalement anéanti la liberté de l'inspiration.

8. François Villon, né en 1431, mort aux environs de 14-70, après une existence étrangement tourmentée. Il ne « débrouilla » rien du tout, à vrai- dire,

Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers. Marot, bientôt après, fit fleurir les ballades, Tourna des triolets, rima des mascarades1, A des refrains réglés asservit les rondeaux, Et montra pour rimer des chemins tout nouveaux. Ronsard2, qui le suivit, par une autre méthode Réglant tout, brouilla tout, fit un art à sa mode ; Et toutefois longtemps eut un heureux destin. 125 Mais sa Muse, en français parlant grec et latin, Vit, dans l'âge suivant3, parmi retour grotesque, Tomber de ses grands mots le faste pédantesque. Ce poète orgueilleux, trébuché de si haut, Rendit plus retenus Desportes4 et Bertaut5. 130

Enfin Malherbe6 vint, et, le premier en France, Fit sentir dans les vers une juste cadence; D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir ; Et réduisit la Muse aux règles du devoir, Par ce sage écrivain la langue réparée 135 N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée ;

mais c'était un poète; et il a traité supérieurement la ballade.

1. Clément Marot, fils de Jehan Marot, né en 1495 ou 1497, à Cahors, par hasard, mais Normand d'origine, et mort en 1544, à Turin.

Il n'a composé qu'un très petit nombre de ballades ; il n'a point du tout donné aux rondeaux une forme qui était la leur longtemps avant qu'il écrivit les siens ; il n'a pas rimé non plus de triolets ni de mascarades ; et enfin il n'a point du tout montré de chemins nouveaux pour rimer. Homme d'esprit d'ailleurs, plutôt que poète, il a surtout réussi dans l'épître familière et dans l'épigramme.

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